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La mission AIM (pour Asteroïd Impact Mission) doit permettre d'esquisser des solutions contre les corps géocroiseurs menaçant pour la Terre.
© ESA

Espace

Les cinq enjeux du sommet spatial européen de Lucerne

Les ministres des Etats membres de l'Agence spatial européenne se retrouvent le 1 et 2 décembre à Lucerne pour déterminer la stratégie de l'agence. Au programme: la mission Exomars et une protection contre les astéroïdes menaçants

Lucerne est ceinte de sommets mondialement connus. Celui qui se tient le 1 et 2 décembre dans la ville de Suisse centrale sera spatial. Dès ce jeudi, les ministres des affaires spatiales des 22 États membres de l’Agence spatiale européenne (ESA) et du Canada doivent se réunir, comme tous les trois ans, pour définir la stratégie de l’agence. Pourquoi Lucerne? La Suisse copréside depuis trois ans le Conseil de l’ESA, avec le Luxembourg.

Cette année, l’ESA a voulu inscrire ce grand rendez-vous dans un champ de réflexion plus large. En octobre, elle a publié une déclaration commune avec la Commission européenne devant «permettre à l’Europe de s’unir avec une identité commune, dans l’espace et du point de vue de la compétitivité de son secteur spatial à l’échelle mondiale».

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La Suisse n’est pas en reste dans cette Europe-là, puisqu’elle a contribué en 2016 à hauteur de 146,4 millions d’euros au budget de l’ESA, soit 3.9% de ses activités et programmes. Surtout, elle sera sous les feux des projecteurs en 2018 avec lancement de CHEOPS, premier télescope spatial entièrement helvétique. Au Swiss Space Office (SSO), on veut tirer profit de cet élan positif. Le montant total des investissements proposés, 11 milliards d’euros, est «très ambitieux, vu notamment la situation économique en Europe», avertit Renato Krpoun, le directeur de Swiss Space Office depuis juillet 2016. Le point avec lui sur les cinq enjeux principaux de cette conférence ministérielle.


1. Achever la mission Exomars

Parmi les discussions cruciales, celle qui concernera le rover martien ExoMars. Après avoir vu son lancement plusieurs fois reporté, l’engin, auquel participent plusieurs institutions suisses dont RUAG et le CSEM de Neuchâtel, devrait enfin rouler sur le sol martien en 2021. Un récent rapport technique conclut que l’entreprise est possible pour autant qu’un financement complet soit alloué par les ministres. Soit environ 400 millions d’euros.

Fin octobre, l’atterrisseur Schiaparelli devait permettre à l’ESA de tester diverses techniques pour se poser sur la planète rouge. Or, l’appareil s’est écrasé à cause d’une erreur de son ordinateur de bord. Avec quels impacts sur le projet? «Il s’agira de voir comment intégrer les résultats de l’analyse dans ExoMars2020», répond Renato Krpoun.

Autre point d’interrogation: le rôle de la Russie qui, alliée de l’ESA, devrait assurer le lancement du rover. «Bien qu’enrichissante, la collaboration entre partenaires européens n’est pas toujours simple. Avec la Russie, c’est encore moins facile, admet Renato Krpoun. Mais la direction générale de l’ESA fait tout pour que le courant passe entre les équipes techniques respectives.» En somme, résume l’expert, le cas d’ExoMars s’inscrira dans une discussion plus générale sur les priorités à poser dans l’exploration scientifique de l’espace et l’équilibre à trouver avec les ressources disponibles.


2. La lutte anti-astéroïdes

Dans ce domaine, l’ESA vient de vivre un succès retentissant, avec la pose en 2014 sur la comète Chury du robot Philae embarqué à bord de la sonde Rosetta. Une autre mission, inédite, vers un «petit corps géocroiseurs» (comètes, astéroïdes, etc.), sera mise en délibération: AIM (Asteroid Impact Mission). Son objectif: esquisser des technologies pour faire face à une éventuelle chute d’un astéroïde sur Terre.

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Estimé à 250 millions d’euros, ce projet ne fait pas l’unanimité. «Les interrogations portent sur les avancées scientifiques réelles qu’il apporterait, commente Renato Krpoun. D’autant que les instruments embarqués ne seraient pas du calibre de ceux de Rosetta.» Le renoncement à AIM induirait-il une perte des acquis glanés avec Rosetta, alors que la Nasa et l’agence spatiale japonaise ont chacune leur mission vers un petit corps (nommés Osiris-REX, respectivement Hayabusa-2)? «L’ESA a montré de quoi elle était capable. Mais oui, il y a un risque de perdre ce savoir-faire. Cela dit, cette sonde a été lancée 2004. Il faudrait donc actualiser ces acquis.»


3. L’avenir de l’ISS

Parmi les acquis indéniables de la récente conquête spatiale: la Station spatiale internationale (ISS). Sa date de fin de vie, d’abord prévue en 2020, est désormais agendée en 2024. «Des bons signaux indiquent qu’elle va perdurer jusqu’à cette date, dit le chef du SSO. Mais les enjeux politiques sont grands, bien plus qu’avec ExoMars.» L’ISS est actuellement gérée par toutes nations les spatiales, à l’exception de la Chine, mais les cartes pourraient être reditribuées. Est-ce à dire que la nouvelle configuration des puissants de ce monde pourrait jouer un rôle? Donald Trump et peut-être François Fillon étant proches de la Russie. «Oui. Mais difficile de déceler les priorités», se borne à dire Renato Krpoun, qui glisse que «les Américains réfléchissent à une commercialisation de l’ISS».

Du «Village lunaire» annoncé par le directeur de l’ESA Jan Wörner en 2015, qui consisterait à agréger les efforts internationaux pour établir une base lunaire à l’ère post-ISS, il ne devrait pas officiellement être question à Lucerne: «C’est une énorme machine à lancer, qui le sera peut-être pour la prochaine conférence ministérielle en 2019.»

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4. Des nouveaux lanceurs

Une autre gigantesque machine est la nouvelle fusée Ariane-6. Sa construction a été initiée, «ce qui garantit à l’Europe un accès à l’espace pour 15 ans.» Sa petite sœur Vega, elle, verra son avenir – un upgrade – décidé à Lucerne. L’enjeu est d’asseoir la place de l’ESA dans le marché des petits satellites (environ 1,5 tonne). L’agence craint-elle les poussées de firmes du spatial privé, telle SpaceX aux Etats-Unis? «Nous restons concurrentiels, insiste Renato Krpoun. Malgré ses succès, SpaceX doit encore faire le pas de start-up à entreprise bien établie, en montrant qu’elle peut assurer sans souci une bonne cadence de lancements». Mais le chef du SSO reconnaît que l’ESA observe de près SpaceX: «L’agence européenne fonctionne encore beaucoup en silos, tandis que la société américaine a une approche très horizontale, qui favorise les interactions multidisciplinaires, ce qui accélère la construction de lanceurs».


5. Stimuler les partenariats public-privés

Si la Nasa cherche à commercialiser l’ISS, l’ESA aussi souhaite se renouveler, «et miser davantage sur les nouveaux modèles, tels les partenariats publics-privés (PPP). Nous essayons de distiller cet esprit d’entrepreneuriat à travers tous les domaines à l’ESA». De quoi faire naitre une SpaceX européenne? «Il faudrait qu’il y ait davantage de personnes prêtes à risquer du capital dans le spatial, comme Elon Musk [le patron de SpaceX]. Mais il ne faut pas non plus se leurrer: aujourd’hui, derrière sa façade très dynamique, cette société bénéficie de conséquents fonds alloués par les entités publiques américaines (gouvernement, armée, agence pour le renseignement, Darpa, etc.). Cela dit, il faudra que l’ESA, comme la Nasa, couvre mieux les risques inhérents au marché des lanceurs plutôt que les risques techniques», liés à leur construction.

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Pour développer de nouvelles applications liées au spatial «dans des domaines aussi variés que les banques, les assurances ou les stations de ski», l’ESA mise aussi sur les Centres d’incubation d’entreprises (BIC): les jeunes entrepreneurs qui ont des idées peuvent, pour les implémenter, obtenir jusqu’à 500 000 euros de soutien. «De quoi aller au-delà de la seule phase de financement de départ», explique Renato Krpoun. Le dernier de ces 16 BIC a ouvert ses portes à Zurich le 10 novembre dernier et voit déjà éclore des jeunes pousses, dont plusieurs romandes. De quoi alimenter, à Lucerne, les visions pour l’Europe spatiale.


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