Espèces protégées

Cinq espèces de requins entrent dans le gotha des animaux protégés

La communauté internationale a confirmé jeudi la protection de cinq requins menacés par la surpêche et dont le commerce sera désormais régulé, une décision saluée comme «historique» par les défenseurs de l’environnement après une ultime tentative de certains pays asiatiques

Plusieurs nations inquiètes pour leur industrie de la pêche, dont le Japon, qui avait mené le front d’opposition à ces décisions avec la Chine, ont tenté de rouvrir la discussion sur certaines de ces espèces, en vain. Au dernier jour de leur réunion, les 178 pays membres de la Convention sur le commerce international des espèces menacées (Cites) ont validé, en plénière, la protection du requin océanique à pointe blanche (ou requin longimane), de trois requins-marteaux (halicorne, grand et lisse) et du requin-taupe, ainsi que des raies mantas. «Bien sûr, nous sommes déçus», a déclaré Shingo Ota, de l’Agence japonaise de la pêche. «La question est de savoir si la Cites est la mieux placée [pour trancher] ou si nous devrions nous appuyer sur les organisations de pêche.»

Mais la décision a surtout été accueillie par des félicitations et des tonnerres d’applaudissements des représentants des ONG et des délégués des pays favorables à ces mesures, des Etats-Unis au Brésil en passant par l’Union européenne. «C’est le jour le plus important pour l’océan en 40 ans d’histoire de la Cites», s’est réjouie Susan Lieberman, de l’ONG Pew. «C’est un moment historique, où la science l’a emporté sur la politique», a renchéri Carlos Drews, du Fonds mondial pour la nature (WWF).

Permis d’exploitation et sanctions

Lors de la précédente conférence de la Cites en 2010, des propositions de protection des squales, dont les ailerons sont vendus à prix d’or en Asie, avaient échoué de justesse. Mais les cinq requins, ainsi que les raies mantas pêchées pour leurs branchies, ont été cette fois inscrits à l’annexe II de la Cites, qui permet de réguler le commerce d’une espèce pour empêcher sa surexploitation. D’ici à 18 mois, les pays exportateurs seront tenus de délivrer des permis d’exportation pour toutes ces espèces, tout en assurant la survie de chacune, et s’exposeront à des sanctions dans le cas contraire.

«Le déclin de ces espèces exploitées commercialement est un défi mondial auquel doivent répondre des solutions mondiales», a souligné à cet égard Bryan Arroyao, chef de la délégation américaine. Grand requin blanc, requin-baleine et requin-pèlerin faisaient déjà partie des rares poissons protégés par la Cites, mais ils n’ont jamais vraiment fait l’objet d’une exploitation commerciale. Selon l’ONG Traffic, le commerce d’ailerons est estimé à plus de 480 millions de dollars par an. Et l’Asie est la principale accusée dans cette pêche massive.

Plus de soupe d’ailerons

Environ 100 millions de requins sont tués chaque année dans le monde, selon l’organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui estime que 90% de la population de l’animal a disparu en un siècle. «Peut-être est-ce un peu tard» pour les protéger, a admis Steve Galster, directeur de l’ONG Freeland. «Mais mieux vaut tard que jamais.» «Maintenant, tout dépend de l’application» des décisions, a-t-il ajouté, insistant pour poursuivre les «progrès importants» enregistrés dans la réduction de la demande.

Pékin a notamment interdit la soupe d’ailerons dans les banquets d’Etat. Et des restaurants réputés à Hongkong, premier marché mondial, et à Singapour l’ont retirée des menus.

Inquiétude à Kesennuma

A Kesennuma, Mecque japonaise des ailerons de requin, Shinichi Sato s’inquiète. A 39 ans, il vient de remonter sa petite usine d’ailerons de requin dans ce port de pêche du nord-est du Japon, balayé il y a deux ans par le tsunami de mars 2011. L’accord international sur la protection de certains squales menace son activité. Depuis le XIXe siècle, Kesennuma est la Mecque japonaise des ailerons de requins. Pratiquement 90% de ce mets y est traité pour l’ensemble du pays. «Ce sont essentiellement des requins bleus, chaque bateau qui rentre au port en ramène environ 30 tonnes», s’empresse de préciser Sato, en alignant méthodiquement des ailerons sur des plaques grillagées pour les faire sécher au soleil.

Sato, qui est dans le commerce des ailerons depuis une dizaine d’années, est bien conscient de la mauvaise image que charrie le métier. «On ne prend pas que les ailerons pour rejeter le reste à la mer, non. On utilise tout»: la peau, l’huile, les cartilages… Et il fait même des saucisses de viande de requin. Tout a été détruit en mars 2011 par le tsunami qui a ravagé la province. Sato affirme qu’aujourd’hui il n’est qu’à 20% de ce qu’il faisait auparavant. «Ici, on ne traite pas les espèces dont on parlait à Bangkok», insiste-t-il, préoccupé car «ce débat à la Cites pourrait bien provoquer un effondrement du prix des ailerons».

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