Le climat méditerranéen se déplace vers le nord. Le phénomène a été scientifiquement constaté en France par une équipe de chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) et du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE). Et ce sur la base de données fournies ces soixante dernières années par quatorze stations météorologiques situées dans le triangle ­Pau-Lyon-Marseille. Publiées récemment, ces observations documentent concrètement le réchauffement, l’un des sujets environnementaux les plus controversés du moment.

L’étude représente un volet du projet Climfourel (climat-fourrages-élevage), qui entend aider les éleveurs à s’adapter à l’évolution des pâturages. Les prés ont longtemps fourni suffisamment d’herbe pour le bétail neuf étés sur dix, l’Etat français se chargeant de verser des aides les rares mauvaises années. Mais la situation a basculé. Depuis le tournant du siècle, des pénuries sont apparues en 2003, 2005, 2006 et 2009. Ce qui signifie que l’exception est devenue courante et que, si l’évolution se confirme, les pouvoirs publics ne pourront plus toujours compenser les déficits. Il revient désormais aux paysans de réorganiser leurs activités en conséquence.

«Convaincre les producteurs n’est pas facile», confie cependant l’un des auteurs de l’étude, François Lelièvre, chercheur à l’INRA-CNRS (Centre national de la recherche scientifique). «Comme la production fourragère reste suffisante la plupart du temps, nombre d’entre eux peinent à admettre qu’un changement climatique est en cours. Et pourtant, ils auraient tout intérêt à l’accepter. La tendance est devenue incontestable.»

Quels développements dessinent les quatorze stations de mesure? Le premier, déterminant, est celui des températures. De 1901 à 1945, le réchauffement a été lent, de l’ordre de 0,1 °C par décennie. Et, de 1945 à 1979, il a fait place à un très léger refroidissement, à hauteur de 0,15 °C sur l’ensemble de la période. Mais de 1979 à 2009, il s’est brusquement accéléré pour s’élever à 0,5 °C par décennie et donc à 1,5 °C sur 30 ans. La hausse a été particulièrement marquée lors de la saison chaude (soit les mois de mai, juin, juillet et août), puisqu’elle a atteint 2,4 °C, contre 0,7-0,8 °C en saison froide.

Dans le même laps de temps, la pluviosité n’a pas changé de manière significative. Mais l’humidité s’est modifiée. L’évapotranspiration, qui est le «pouvoir évaporant du climat» – la force qui sèche, par exemple, un drap mouillé sur un fil – s’est accrue. Elle a augmenté de 18 à 30% dans les plaines intérieures et de 5 à 15% sur les plateaux et dans les plaines atlantiques.

Il a résulté de ces deux évolutions une augmentation de l’aridité dans l’ensemble de la région concernée. L’indice d’aridité, basé sur le rapport entre la pluviosité et l’évapotranspiration, plaçait les villes d’Avignon et de Toulouse dans la catégorie «tempéré subhumide» il y a trente ans. Il les situe aujourd’hui dans le groupe «subhumide sec». Et Montpellier qui était classée «subhumide sec» en 1980 est considérée dorénavant «semi-aride».

Le climat dit «méditerranéen», caractérisé par son aridité, s’est ainsi étendu ces trente dernières années. De 100 kilomètres vers le nord et le nord-ouest. Le «méditerranéen semi-aride», qui se caractérise par un indice annuel de pluviosité inférieur à la moitié de l’indice d’évapotranspiration, règne désormais dans les plaines proches du littoral. Et le «méditerranéen subhumide» a gagné Toulouse, Albi, Montélimar et même Millau, une ville située pourtant à plus de 500 mètres d’altitude.

Il reste à savoir quelles conséquences ce phénomène a, et pourrait avoir, sur la végétation, la préoccupation première des éleveurs et des paysans. Le premier effet est une remontée des plantes méditerranéennes vers le nord. Mais le mouvement s’avère complexe. «Certaines espèces se déplacent en même temps que le climat, explique François Lelièvre, mais d’autres ne le peuvent pas en raison de leur mode de reproduction. Les glands d’un chêne vert, une fois tombés à terre, roulent de quelques mètres ou sont transportés sur des distances un peu supérieures par des sangliers. Mais leur aire de diffusion ne bouge que très lentement.»

La progression du climat méditerranéen a pour deuxième conséquence un avancement du cycle végétal. Les plantes non pérennes comme les céréales ne sont guère concernées: leurs cultivateurs changeant de variétés tous les 5 à 10 ans, ils ont tout loisir de conserver les mêmes dates de récolte. Une plante pérenne comme la vigne, en revanche, arrive à maturité une vingtaine de jours plus tôt qu’autrefois.

Last but not least, le changement climatique a des effets contrastés sur la biomasse. Autant il la favorise tant que persiste un certain degré d’humidité, autant il la ­dessert à partir d’un certain niveau de sécheresse. Selon François Lelièvre, la limite fatale se situe entre le subhumide et le subhumide sec.

«Nous sommes heureusement confrontés à une évolution lente, ce qui nous laisse le temps de nous adapter, rassure le chercheur. Dans leur quête de fourrage, les éleveurs auront notamment pour possibilités de recourir davantage à l’irrigation, de reprendre leurs transhumances d’autrefois vers des pâturages d’altitude et de stocker moins d’herbe pour l’hiver mais davantage pour l’été.»

«Nous sommes confrontés à une évolution lente, ce qui nous laisse le temps de nous adapter»