C’est un aspect souvent sous-estimé de la crise climatique. Pourtant, les conséquences des déséquilibres de l’environnement sur la santé humaine sont visibles, en Suisse aussi. Prolifération des tiques porteuses de maladies infectieuses, en lien avec le réchauffement. Hausse de l’asthme, ou des allergies dus à la pollution de l’air. Excès de mortalité durant les épisodes de canicule. Ou sur un autre plan: l’éco-anxiété, cette détresse face aux catastrophes naturelles à venir, qui s’introduit dans les cabinets de psychothérapeute.

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Ces liens entre les perturbations des équilibres planétaires causées par l’homme et leurs impacts sur la santé humaine sont au cœur d’une nouvelle approche, émergente en Suisse romande: la santé planétaire. Le 24 mars prochain, la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne inaugurera une nouvelle plateforme: «Durabilité et santé». «Elle servira à structurer la recherche et l’enseignement dans ce domaine, mais aussi à mettre en réseau les chercheurs à la jonction entre santé et environnement», explique Nicolas Senn, Chef du Département médecine de famille à Unisanté, l’un des responsables de cette plateforme, sous la houlette du vice-doyen de la durabilité Renaud Du Pasquier.

Le concept de santé planétaire est né dans le monde anglo-saxon il y a environ cinq ans, dans le sillage de la crise climatique. Le terme a été inventé par la prestigieuse revue médicale Lancet, qui en a fait une édition spécialisée: The Lancet Planetary Health. L’un des sujets abordés dans ce champ d’étude concerne l’empreinte écologique des infrastructures de soin elles-mêmes. «Le système de santé émet 5 à 8% des émissions totales de CO2 en Suisse. Cela correspond à 1 tonne de CO2 par an, par habitant», souligne Nicolas Senn. Le professeur travaille avec l’Académie suisse des sciences médicales à l’élaboration d’une feuille de route nationale, pour que les services de santé respectent les limites planétaires.

Une nouvelle génération préoccupée par le climat

Karl Blanchet, directeur du Centre d’études humanitaires, donne un enseignement introductif à la santé planétaire aux étudiants en médecine de l’Université de Genève: «Les professionnels de la santé ont trop longtemps négligé la question environnementale. Nous prenons conscience que pour répondre aux défis actuels posés par la crise climatique, notre tendance à travailler en silo s’avère obsolète. Nous n’arriverons à rien sans une approche multidisciplinaire incluant l’écologie, la mobilité, l’urbanisme, ou encore la santé vétérinaire.»

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Les systèmes de santé n’ont cessé de s’améliorer, mais à quoi sert une médecine de pointe, lorsque les individus meurent sous l’effet de vagues de chaleur? «Les progrès de la médecine ont permis le développement d’un vaccin en un temps record face au virus du covid, par exemple. Mais la pandémie a aussi révélé notre difficulté à nous préparer à une crise globale. Nous savions que cela pouvait arriver. Pourtant, le moment venu, nous avions plus de questions que de réponses», souligne Karl Blanchet.

L’émergence de la notion de santé planétaire reflète aussi les préoccupations d’une nouvelle génération de soignants en devenir. L’an dernier, des étudiants en médecine de Lausanne et Genève ont approché Nicolas Senn pour réclamer un enseignement autour des enjeux de santé et de durabilité. C’est désormais chose faite: depuis ce mois de février, un nouveau cours conjoint s’est ajouté au programme des Facultés de médecine de Lausanne et Genève, donné par des spécialistes du climat et de l’éthique environnementale.

Les médecins de famille en première ligne

Hélène André, 26 ans, fait partie de cette nouvelle volée de chercheurs, au département de médecine de famille d’Unisanté. Pour sa thèse de médecine, elle s’est penchée sur la conscience écologique des médecins généralistes de Suisse romande. Près de 500 d’entre eux ont répondu à un questionnaire évaluant leur perception de la crise environnementale et leur disposition à intégrer ses enjeux sanitaires dans leur pratique quotidienne.

Résultat: plus de deux tiers des professionnels interrogés estiment devoir en parler. Et, bien qu’ils manquent souvent de temps pour le faire, ils se disent prêts à jouer un rôle de prescripteur pour une série de comportements qui peuvent avoir un impact bénéfique à la fois pour la santé et l’environnement: manger moins de viande, se déplacer à pied plutôt qu’en voiture, ou encore privilégier les énergies renouvelables.

C’est ce que préconise la Wonca, organisation mondiale des médecins de famille, qui publiait en 2019 une déclaration appelant les médecins généralistes à «agir pour la santé planétaire» en prônant certains modes de vie, allant jusqu’à une planification familiale visant à réduire la croissance démographique. Un pas que les docteurs romands ne sont pas près de franchir: «Sur ce point, la majorité des praticiens interrogés pensent que cela va trop loin ou se disent même choqués à l’idée qu’ils devraient inciter leurs patients à avoir moins d’enfants», souligne Hélène André.

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Pour la chercheuse toutefois, le résultat de ce sondage au sein de sa profession «bouscule l’idée d’un médecin neutre et distant». La moitié des praticiens interrogés affirme en outre observer les effets des perturbations environnementales sur leurs patients. «Il s’agit essentiellement d’une hausse des allergies, ou des maladies liées aux vagues de chaleur. Ils ne sont que 15% à répondre n’avoir «pas du tout» vu d’effets», relève Hélène André.

Enfin, il y a ceux qui descendent dans la rue: les médecins ont leur propre groupe au sein des militants pour le climat d’Extinction Rebellion: «doctors for XR», qui possède une antenne à Lausanne. Des activistes en blouse blanche se mêlent régulièrement aux manifestations, ou aux actions de désobéissance civile.

«De plus en plus de scientifiques se sentent préoccupés de ne pas être toujours écoutés, alors que des solutions sont là, et décident de faire entendre leur voix dans des campagnes», observe Karl Blanchet. «Nous sommes orientés sur la recherche et la création de connaissances, mais il n’est pas exclu qu’elle puisse nourrir des actions citoyennes. Ce sont des registres d’actions complémentaires, qui visent tous deux des changements de société», relève de son côté Nicolas Senn.