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Paysage du Gros-de-Vaud.
© AFP / ANGELOS TZORTZINIS

Environnement

«Le climat de la Suisse au cours du XXIe siècle sera radicalement différent»

Le réchauffement de la Suisse est presque le double de la moyenne du globe. Et ces températures pourraient grimper encore de 3 à 5 degrés d’ici à 2100, explique la vice-secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale, Elena Manaenkova

L’été fut chaud, très, très chaud. Une situation apparemment anormale à laquelle il faudra pourtant s’habituer et s’adapter, explique Elena Manaenkova, la vice-secrétaire générale de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) à Genève. Formée à Moscou, cette Russe naturalisée Suisse œuvre depuis quinze ans au sein de cet organe de l’ONU chargé d’étudier le climat et qui se retrouve à la pointe de la lutte contre le réchauffement. Interview.

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Le Temps: Ces derniers mois, feux de forêt et records de température sont enregistrés un peu partout dans l’hémisphère nord. Comment l’expliquer?

L’été inhabituellement chaud et sec a transformé dans certaines parties de l’hémisphère nord les champs et les forêts en carburant pour des incendies qui ont fait rage de l’Arctique à la Méditerranée ainsi que sur la côte ouest de l’Amérique du Nord. La persistance des hautes températures dans certaines régions de l’hémisphère nord s’explique par la présence d’un anticyclone bloqué sur le nord de l’Europe. De récentes analyses suggèrent que le changement climatique dû à l’activité humaine pourrait effectivement avoir une incidence sur ces événements de blocage en Eurasie.

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Le changement climatique provoque des températures et des précipitations extrêmes. Heureusement, en Suisse, il n’y a pas eu de feu. C’est en partie grâce à MétéoSuisse: son application de prévision et ses alertes sur les risques de feu sont très efficaces.

L’OMM favorise-t-elle ce type d’outils?

Nous travaillons à la standardisation des alertes météo, afin que les gens, locaux ou touristes, où que ce soit, reçoivent le même type d’information. Une de nos tâches est la standardisation d’un protocole d’alerte commun partout dans le monde. Cela fonctionne déjà en Europe. Nous travaillons aussi avec les fournisseurs privés qui investissent les applications météo. Cependant, il est essentiel que les services météorologiques et hydrologiques nationaux émettent des alertes officielles sur les événements météorologiques extrêmes.

Ces records de chaleur signifient-ils que l’on a atteint un nouveau seuil critique? Entre-t-on dans une nouvelle phase du réchauffement?

La récente vague de chaleur et de feux de forêt est remarquable car elle s’est produite en des lieux, comme la Scandinavie, qui n’y étaient pas habitués. Malheureusement, ce n’est pas la première année que nous observons des effets aussi sérieux du réchauffement climatique. 2017 était exceptionnelle pour les ouragans dans les Caraïbes.

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Plus tôt cette année, le Japon a été frappé par ses pires inondations et glissements de terrain depuis des décennies, puis par une vague de chaleur. De nombreux autres pays ont enregistré des températures record. Les événements extrêmes de juin et juillet correspondent à la tendance générale dans le long terme du changement climatique dû à l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre. Chacune des trois dernières décennies a été plus chaude que l’ensemble des décennies depuis 1850. 2017 a été l’une trois années les plus chaudes enregistrées et les températures globales étaient 1,1 degré plus élevées que le niveau préindustriel. Le réchauffement n’est toutefois pas uniforme sur la planète. La partie nord du globe chauffe plus vite que l’ensemble. La Suisse est 2 degrés plus chaude qu’en 1864 et pourrait encore se réchauffer de 3 à 5 degrés d’ici à 2100.

Comment expliquer ces différences, en particulier pour la Suisse?

Cela dépend de la localisation du pays et du changement de la circulation atmosphérique globale résultant du changement climatique. Les scénarios du changement climatique en Suisse sont développés par l’EPFZ et MétéoSuisse. Il faut s’attendre à ce que climat de la Suisse durant le XXIe siècle soit très différent de ce qu’il est aujourd’hui et de ce qu’il fut dans le passé. Les températures moyennes vont très probablement augmenter de plusieurs degrés en toutes saisons. Les périodes de temps chaud et les vagues de chaleur seront plus fréquentes, plus intenses et plus durables en été, alors que le nombre de journées et nuits froides en hiver devrait diminuer.

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Les nouveaux scénarios de changement climatique se basent sur les simulations les plus récentes pour l’ensemble du climat européen et sont générés par les dernières connaissances scientifiques. Les nouveaux scénarios («CH2018 scenarios») seront publiés en 2018. Ils sont mis à jour régulièrement car le climat va continuer de se réchauffer durant des décennies avant de se stabiliser et d’atteindre un équilibre.

La dynamique change, dites-vous. Faut-il comprendre que cela s’accélère?

Cela s’accélérera aussi longtemps que nous perturberons les équilibres d’énergie. Dans notre dernier rapport annuel, pour 2017, il y a un nouveau graphique qui reconstitue la concentration de CO₂ jusqu’à 50 millions d’années en arrière. Qu’observe-t-on? Les mesures directes des concentrations de CO₂ dans l’atmosphère ces 800 000 dernières années ont montré que pendant les huit dernières oscillations entre période glaciaire et période chaude (période interglaciaire semblable à l’actuelle), les concentrations de CO₂ ont fluctué entre 180 et 280 parties par million (ppm), ce qui prouve que la concentration actuelle de CO₂ (400 ppm) est supérieure à la variabilité naturelle observée sur des centaines de milliers d’années. Depuis la dernière période glaciaire, il y a environ 23 000 ans, les concentrations de CO₂ et la température ont commencé à augmenter. Au cours de la période, les hausses les plus rapides de CO₂ correspondent à 10 à 15 ppm sur 100 à 200 ans. A titre de comparaison, le CO₂ a augmenté de 120 ppm ces 150 dernières années, c’est dix fois plus rapide que durant les périodes interglaciaires en raison de l’utilisation de combustibles fossiles. Donc on perturbe le système climatique à une vitesse sans précédent.

Faut-il d’ores et déjà se préparer à vivre différemment pour affronter ces changements?

Il est certain que nous devons examiner des scénarios tels que ceux mentionnés ci-dessus, comprendre les risques et nous adapter au changement de climat.

Qu’est-ce que les Accord de Paris ont changé?

Cela faisait cinquante ans que l’OMM disait qu’un réchauffement global se produisait. Au début, c’était considéré comme une hypothèse scientifique intéressante. Puis, il y a trente ans, l’OMM et le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP) ont créé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il ne fait aucune recherche, mais analyse l’état actuel des connaissances et explique en termes simples quel est le consensus scientifique actuel. Dans son 5e rapport d’évaluation, en 2015, le GIEC a déclaré que le réchauffement global est sans équivoque, il n’y a plus de doute, et qu’«il est extrêmement probable que l’activité humaine est la cause principale du réchauffement observé depuis le milieu du XXe siècle». Cette base scientifique solide a facilité le consensus et permis de conclure l’Accord de Paris en 2015. Cet accord a pour but de limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés, avec un objectif plus ambitieux de 1,5 degré sur la table. La réalisation de cet objectif permettrait de limiter la probabilité d’un sérieux impact du réchauffement sur la santé humaine, les moyens de subsistance et l’économie partout dans le monde. Le scénario futur dépendra de l’ambition des pays à respecter leurs engagements.

Qui fait les recherches?

L’OMM parraine le Programme mondial de recherche sur le climat (PMRC) qui vise à déterminer la prévisibilité du climat et l’effet des activités humaines sur le climat. A présent, l’urgence est de régionaliser nos connaissances et d’améliorer nos prévisions pour permettre à chaque pays de gérer les risques climatiques et de s’y adapter.

L’homme n’a-t-il pas toujours vécu dans un environnement à risque?

Sans doute, mais dans le passé le climat était plus stable, plus prévisible: on savait que les routes en hiver risquaient d’être glissantes, qu’il pouvait y avoir des inondations durant la saison des pluies, etc. A présent, ces risques sont plus élevés, plus inégaux, plus différents. Le risque de vagues de chaleur qui durent quatre semaines en Suisse n’existait pas il y a cent ans.

La fonte du permafrost est-elle la prochaine catastrophe annoncée avec la libération de très grandes quantités de gaz dans l’atmosphère?

En fondant, le permafrost peut potentiellement libérer d’énormes quantités de méthane. Ce gaz produit 80 fois plus de forces radiatives que le CO₂, cependant, le méthane émis aujourd’hui ne reste qu’une décennie dans l’atmosphère (comparé au CO₂ qui y reste des milliers d’années). Le dernier bulletin de l’OMM sur les gaz à effet de serre énonçait qu’en 2016 le méthane atmosphérique avait atteint 257% du niveau préindustriel, cela étant probablement dû à l’augmentation d’émissions des zones humides sous les tropiques et de sources anthropogéniques à mi-altitude de l’hémisphère nord (par exemple les ruminants, l’agriculture du riz, l’exploitation de fuel fossile, la combustion de biomasse).

Sait-on plus précisément quel pays pollue plus, fait le plus d’efforts?

Pour atteindre l’objectif des 2 degrés, il faudra une réduction substantielle et continue des gaz à effet de serre. A ce jour, les contributions nationales de réduction de CO₂ sont insuffisantes et l’on devrait avoir une augmentation de 3 degrés d’ici à 2100. La Veille de l’atmosphère global de l’OMM fournit des mesures et des rapports de haute qualité sur la concentration atmosphérique mondiale de CO₂ et d’autres gaz à effet de serre. Le CO₂ atmosphérique a atteint 403,3 ppm (145% du niveau préindustriel) en 2016, principalement en raison de la combustion d’énergie fossile et de la production de ciment. Selon le GIEC, 45% du CO₂ libéré par l’homme reste dans l’atmosphère, 25% est absorbé par les océans, 35% est éliminé par le reste de la biosphère terrestre. L’OMM a récemment lancé un Système global intégré sur les gaz à effet de serre pour fournir des données plus détaillées à chaque pays. La Suisse, le Royaume-Uni et l’Australie font office de pionniers dans ce domaine. La Suisse aide par ailleurs l’OMM à développer ce système dans d’autres pays.

Vous venez d’informer qu’un possible phénomène El Niño se prépare à partir de cet automne. La promesse d’une année 2019 encore plus torride?

El Niño est un phénomène cyclique naturel qui se produit normalement tous les 5 à 7 ans. Les années El Niño sont naturellement plus chaudes que celles qui précèdent ou suivent. La dernière fois, c’était en 2015/2016, c’était très puissant, donc l’année 2016 a été la plus chaude enregistrée. Le 9 août, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique annonçait qu’il y a 60% de chances d’un El Niño en septembre-novembre 2018. L’OMM publiera sa mise à jour sur El Niño en septembre sur la base du consensus de diverses stations d’observation dans le monde. Si El Niño devait se confirmer, je m’inquiète moins de nouveaux records de phénomènes extrêmes que de la façon dont certains pays seront affectés et comment ils s’y préparent. L’Australie, l’Indonésie, les Philippines, la Malaisie, les îles du Pacifique central, l’Inde, le sud-est de l’Afrique, l’Amérique du Nord et du Sud seront les plus touchés.


Un très mince espoir de sauver les glaciers suisses

Des mesures efficaces contre le réchauffement permettraient tout au plus de sauver en partie les grands glaciers. Sans une mise en œuvre de l’accord de Paris sur le climat, tout fondrait, à l’exception de quelques poches de glace, même au-dessus des 4000 mètres.

C’est ce que prédit Matthias Huss, glaciologue de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, dans un entretien publié vendredi par les journaux du groupe de presse AZ Medien.

«Les petits glaciers sont perdus», dit-il. Plusieurs d’entre eux ne sont déjà plus recouverts de neige. Or cette dernière permet de réfléchir le rayonnement solaire. Un glacier qui n’est pas recouvert de neige sur au moins 60% de sa surface à la fin de l’été est à terme condamné à mort, explique le scientifique.

Par exemple, il n’y a plus d’espoir pour le glacier du Pizol, dans le canton de Saint-Gall. Des glaciers de ce type sont trop petits pour pouvoir encore profiter de mesures de lutte contre le réchauffement.

Des mesures peuvent encore faire la différence d’ici à 2100 entre deux scénarios: la disparition de tous les glaciers en Suisse ou la survie de quelques-uns. Au maximum 30% du volume de glace présent dans le pays pourrait être préservé, estime M. Huss.

L’été caniculaire de 2018 et la sécheresse qui a prévalu en Suisse depuis la mi-mai ont fortement réduit l’avantage que représentait pour les glaciers un hiver 2017-2018 très enneigé. 2018 pourrait dès lors se révéler encore pire que 2017, déjà l’une des plus funestes années pour les glaciers.

Des précipitations plus brèves et fréquentes, qui les couvrent d’une nouvelle neige protectrice, sont bénéfiques. Même une petite couche de nouvelle neige a un impact. Les glaciers en ont profité lors de précédentes années caniculaires, mais pas cette année, relève le glaciologue.

La fonte des glaciers s’est accélérée en plusieurs phases, poursuit Matthias Huss. Des pertes importantes ont déjà été constatées dans les années 1940, suivies d’une phase d’équilibre jusqu’en 1985. La fonte a ensuite connu une forte accélération, encore plus rapide depuis 2011.

Les glaciologues ont enregistré depuis une suite d’années «extrêmes», en 2011, 2012, 2015 et 2017. 2003 a été la pire année jusqu’ici, en raison de son été caniculaire.

(ATS)

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