Exposition 

Le clou, trésor des archéologues

Datant de plusieurs milliers d’années, il règne en maître dans les maisons. D’apparence modeste, petit, pointu, fonctionnel ou décoratif… le clou est l’égérie de la nouvelle exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy

Depuis plus de deux mille ans, le clou accompagne les sociétés humaines. Au cœur des évolutions architecturales, des effets de mode ou des croyances, ce petit objet d’apparence anodine est une ressource utile aux archéologues. Taille, répartition ou quantité: chacune de ces informations permet aux chercheurs d’interpréter les vestiges du passé. La nouvelle exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy, Le clou de l’exposition (et vice versa), le met à l'honneur. 

Inventé au IVe siècle avant Jésus-Christ, soit durant le second âge du fer, le clou a toujours possédé la même fonction première: assembler des éléments organiques tels que le bois. Quant à sa forme, elle n’a évolué qu’une seule fois. Durant des millénaires, les artisans forgent le fer en le frappant, ce qui donne à la tige du clou de multiples facettes. Lors de la révolution industrielle, des systèmes de production mécaniques permettent la création d’une tige circulaire. La forme du clou connu de nos jours, bien que passablement récente, évince alors totalement celle des temps passés.

Savoir-faire différents

Petits et robustes, les clous ne se dégradent pas facilement au cours des siècles et sont parfois retrouvés par centaines de kilos sur des fouilles archéologiques. Mais n’ayant que très peu évolué, ils ne permettent pas aux experts de dater une découverte. Cependant, ils ouvrent le champ à l’imagination des chercheurs, attestant des techniques de construction.

En effet, d’une fouille faite de ruines en deux dimensions enfouies dans le sol, la répartition des clous et leur nombre permettent aux experts de reconstruire les architectures passées, d’imaginer les volumes des anciennes bâtisses. Mais leur simple présence ou absence est aussi un indice primordial. Sur le site de fouille de Lousonna, ancêtre gallo-romain de la ville de Lausanne situé aux environs de Vidy, d’énormes quantités de clous ont été retrouvées.

Traditionnellement, dans un musée, le clou ne sert qu’à accrocher une œuvre digne de ce nom. Le mettre à l’honneur a été notre contre-pied

Laurent Flutsch, directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy

Non loin de là, à Vufflens-le-Château, un site datant de la même période ne possède aucune trace du petit outil. «Cela démontre qu’il y avait, à cette époque et dans la région, des artisans qui possédaient des savoir-faire très différents», explique Aurélie Crausaz, doctorante en archéologie à l’Université de Lausanne et auxiliaire scientifique au Musée romain de Lausanne-Vidy.

Dans le port de Lousanna

Dans de plus rares cas, les clous sont retrouvés dans leur position d’origine, au sein de la matière organique dans laquelle ils ont été plantés. Une telle découverte permet aux experts de mieux comprendre leur rôle. Comme en 2017, lors d’une campagne de fouilles engagées afin de valider la construction d’un nouveau bâtiment du Comité international olympique (CIO) à Vidy. Les chercheurs découvrent alors le port de Lousanna. Pieux, digues et une pièce de chêne de plusieurs dizaines de mètres sortent des sous-sols.

Le chêne, conservé depuis des milliers d’années dans les couches sédimentaires, est jonché de multiples clous de taille exceptionnelle. Ces crosses, retrouvées dans la position dans laquelle elles ont été plantées, attestent de leur fonction: retenir la berge. «Sur d’autres sites, des clous de ce type avaient déjà été retrouvés. Cependant, le bois dans lequel ils avaient été plantés n’avait pas été conservé. La découverte faite sur le site du port romain de Lausanne permet de proposer par comparaison l’hypothèse que dans ces autres fouilles, ils avaient la même fonction», dit la doctorante.

Crucifixion et fétichistes

Cependant, l’histoire du clou ne se limite pas à sa fonction architecturale. Clous de la crucifixion, tablettes de malédiction et fétiches à clou, l’objet est à l’origine de nombreuses croyances. L’exposition du Musée romain de Lausanne-Vidy explore l’ensemble des dimensions du petit objet. D’une salle à l’autre, les visiteurs passent de l’archéologie aux visions christiques pour finir par l’époque moderne et les fameux blousons cloutés. Sans oublier d’attester de traditions bien ancrées en Suisse. 

En Valais, la levée de la matze représente le désaccord de la population vis-à-vis de décisions politiques. Un tronc avec ses racines est gravé des traits d’un visage et érigé sur la place centrale du village. Chaque citoyen mécontent y frappe alors son clou. Une fois présenté aux dirigeants, le nombre de clous plantés dénote de la virulence du mouvement.

«Créer une telle exposition était un défi muséographique. Traditionnellement, dans un musée, le clou ne sert qu’à accrocher une œuvre digne de ce nom. Le mettre à l’honneur a été notre contre-pied», dit Laurent Flutsch, concepteur de l’exposition et directeur du Musée romain de Lausanne-Vidy. Une exposition maligne, déroutante et empreinte de croyances afin de rendre justice à ce petit objet dont la banalité première occulte à tort l’exceptionnelle histoire.

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