Le soleil n’est pas encore levé sur la rade de Genève et le quai des Eaux-Vives est désert. Face aux roulottes qui longent l’embarcadère, une poignée d’hommes et de femmes chaussent leurs bottes et enfilent des gilets de sauvetage avant de monter à bord d’une longue barge en fer. Leur embarcation se dirige vers une étrange machine, la «faucardeuse» (provenant du terme ancien «faucard» qui désignait une faux à long manche), amarrée à une bouée à une vingtaine de mètres du bord.

L’engin est muni sur le devant d’une large cage rectangulaire et submersible, bordée de cisailles mues par un moteur. Il est cinq heures du matin, les employés de l’Etat de Genève s’apprêtent à faucher un champ pas comme les autres: à peine visibles à travers les eaux limpides du lac, les longs plumeaux verts et bruns d’une prairie de plantes aquatiques se balancent au gré des courants. Et pour la première fois cet été, les plantes fauchées connaîtront un destin bien particulier.

Chaque matin, entre juin et septembre, la faucardeuse permet de déblayer des secteurs clés du lac de macrophytes – des plantes aquatiques visibles à l’œil nu – qui gênent la navigation en s’emmêlant dans les pales des hélices de bateau, et qui gâchent le plaisir des baigneurs. Aux environs de Genève, 12 secteurs sont ainsi nettoyés, sur une surface s’étalant le long des rives du canton, principalement les zones d’amarrage publiques et les espaces de baignade.

Christophe Reymond est aux commandes, lui qui travaille le reste du temps auprès des arbres en tant que technicien forestier cantonal. «En 2000, l’Etat de Genève a mis en place une stratégie de faucardage qui prend en compte à la fois les intérêts des usagers et la valeur biologique du lac», précise-t-il. Chaque année, ce sont quelque 150 tonnes de macrophytes et d’algues qui sont dégagées du fond lacustre genevois.

Les macrophytes dites vasculaires sont des plantes aquatiques qui suivent un cycle annuel de croissance végétale depuis le fond du lac puis de floraison en surface pour produire des graines qui sont ensuite disséminées. «Pour les faucher, il faut attendre qu’elles aient fini de fleurir et qu’elles commencent à faner», explique Christophe Reymond. Une récente campagne d’échantillonnage par la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL) a dénombré 13 espèces dans le lac. Ces plantes diffèrent des algues qui n’ont ni tige, ni feuille, ni racine. Dans le Léman, on trouve notamment des algues filamenteuses, d’un vert luisant et qui, en été, flottent à la surface.

Au bruit du moteur et des chocs métalliques des cisailles, la moissonneuse de macrophytes avance sur l’eau en direction du Jardin Anglais. La cage et ses couteaux sont plongés dans l’eau où ils fauchent les bouquets de la «chevelure» verte du potamot pectiné (Stuckenia pectinata), la plante la plus abondante dans la Rade. Le tas de tiges entremêlées passe sur le tapis roulant qui l’achemine jusqu’à la barge. Parfois, des tiges plus épaisses couronnées de feuilles parsèment la récolte. «De l’élodée, désigne le contremaître. Cette plante américaine d’ornement pour les aquariums a été rejetée dans le lac et s’y développe, pareil pour le myriophylle aux tiges rouges. Ces plantes ont un statut d’envahissantes et doivent être éliminées en respectant leur cycle biologique.» Les macrophytes jouent un rôle essentiel dans l’équilibre écologique du lac; elles favorisent l’oxygénation de l’eau et offrent une zone de refuge et de reproduction pour les poissons. Leurs effectifs varient en fonction des espèces, certaines sont plus rares, comme le potamot luisant qui est préservé lors du faucardage.

Au plus près du bord, les bouquets de potamot pectiné sont plus parsemés et une couche verte plus profonde et duveteuse recouvre le sol lacustre. Il s’agit d’un tapis de characées, des algues vertes qui colonisent le lac depuis les années 1990. «Leur augmentation dans le lac est un signe d’amélioration de la qualité des eaux», remarque le contremaître.

Que faire de toute cette matière végétale récoltée? Jusqu’en 2012, elle était sortie du lac puis chargée dans des camions et acheminée jusqu’à l’incinérateur. Un processus qui n’est pas optimal en termes de bilan carbone. «Plusieurs tentatives de valorisation de cette masse ont été faites, pour l’agriculture ou la production de biogaz, mais sans succès», raconte Christophe Reymond. C’est pourquoi, il y a trois ans, une autre méthode de traitement a été imaginée: ces végétaux sont désormais compostés in situ. «La matière végétale est déposée dans un espace confiné par un grand filet qui plonge jusqu’au fond du lac. Les macrophytes se décomposent naturellement en trois mois», décrit le contremaître alors que sa barge remplie de macrophytes approche du filet du compost accroché à une plateforme flottante. L’installation est située au large de la réserve naturelle de la Pointe-à-la-Bise, à l’endroit même où la profondeur du lac chute brusquement.

La faune locale semble s’être adaptée à la présence du filet de compost. «Nous avons observé plusieurs bandes d’alevins [larves de poissons] qui se nourrissaient autour du compost. De même qu’un oiseau peu fréquent, le chevalier guignette, qui cherchait de la nourriture à la surface.»

Le compost lacustre de Genève est toujours en phase de test afin d’évaluer son impact sur l’environnement. «Nous avons déversé un tiers des macrophytes dans le compost la première année, puis les deux tiers, en suivant par analyses physico-chimiques l’impact sur la qualité de l’eau. Nous avons réalisé des mesures à l’intérieur du filet et sur le pourtour et nous n’avons rien détecté au-delà d’un mètre autour du filet», décrit Christophe Reymond.

«Nous savons que le compost terrestre génère un «jus» concentré en azote et phosphore, mais rien n’est prouvé pour l’instant en milieu aquatique», commente Ursula Balestra, de la Direction générale de la nature et du paysage. «On a observé après deux mesures qu’il y avait une augmentation de la quantité de phosphore à l’intérieur du filet. Il reste à déterminer si cet élément diffuse autour du compost, et à caractériser les dépôts qui tombent sur le fond du lac.» Cet été, tout le volume de la fauche sera déversé et une nouvelle série de mesures sera effectuée.

Les analyses physico-chimiques de l’eau à l’intérieur du compost et sur le pourtour n’ont rien détecté d’anormal