Finalement, le Conseil fédéral est sorti de sa torpeur. Le Temps écrivait pourtant la veille que «le confinement n’en serait pas un», que le Conseil fédéral «ne fermera probablement pas les magasins non essentiels». C’est tout l’inverse qui s’est produit mercredi et, il faut le dire, à la surprise générale.


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Joint par téléphone peu de temps avant la conférence de presse, l’épidémiologiste Julien Riou de l’Université de Berne semblait quelque peu désespéré de l’attitude suisse face à la pandémie. La situation n’est-elle pourtant pas plutôt stable depuis plusieurs semaines? «Stable? Elle est surtout élevée, relève-t-il. La Suisse stagne à 3000 nouveaux cas par jour, il n’y a aucun contrôle de la circulation virale. C’est une situation catastrophique, il faut reprendre le contrôle.» Et le scientifique de rappeler que les décès ne sont pas en reste: avec 50 à 100 décès quotidiens attribués au Covid-19 cet hiver, la Suisse fait pâle figure aux côtés de ses voisins. La base de données européenne de surveillance de la mortalité (EuroMOMO) la place même première du classement en termes de surmortalité depuis quelques semaines.

Comment la Suisse, avec sa taille, ses moyens, son système de santé, en est-elle arrivée à une situation jugée «scandaleuse»? Avant tout en raison du laxisme sur les mesures sanitaires, veut croire Julien Riou: «Nous sommes en retard sur tout. Les politiques ont du mal à anticiper et à prendre des décisions avant qu’il ne soit trop tard. Or c’est maintenant qu’il faut agir, car si on ne le fait pas, une troisième vague semble inévitable avec l’arrivée inéluctable des nouveaux variants.»

Coup de semonce

Il faut croire que, cette fois, le Conseil fédéral a entendu les alertes des scientifiques. Le climat initial ne paraissait pourtant pas très favorable, avec la démission à grand fracas le week-end dernier de l’épidémiologiste bernois de la task force scientifique, Christian Althaus, lassé de ne pas trouver d’oreille attentive du côté politique.

Son coup de semonce a-t-il fait bouger les choses? Didier Trono, responsable de la plateforme testing de cette même task force, se dit «agréablement surpris de la démonstration d’anticipation du Conseil fédéral, dont on n’attendait pas des mesures aussi fortes au vu des chiffres stagnants des derniers jours. Sans doute, la situation inquiétante au Royaume-Uni les a poussés à agir.»

Il est absolument crucial de reprendre enfin le contrôle sur l’épidémie

Julien Riou, Université de Berne

L’actualité le suggère et les scientifiques interrogés le confirment: la menace que représente le variant B117, identifié outre-Manche, est bien réelle. Ce variant génétique du coronavirus SARS-CoV-2 serait responsable de 45% des nouvelles infections en Irlande. L’île est devenue lundi le premier pays en termes d’infections, avec 1394 cas pour 100 000 habitants. Cette brutale résurgence provoquée par le variant B117 met les hôpitaux irlandais au bord de la saturation.

50% à 70% plus contagieux

Ce variant serait, d’après les estimations, de 50 à 70% plus contagieux que la souche dite sauvage. Bien que les séquençages génétiques nécessaires à son identification demeurent insuffisamment nombreux et peu soutenus au niveau fédéral, les scientifiques savent qu’il circule déjà à bas bruit en Suisse, comme l’a montré cette semaine une étude effectuée sur des eaux usées, qui a mis en évidence sa présence à Zurich et dans une station de ski dès la mi-décembre.

Le ministre de la Santé, Alain Berset, a précisé qu’il se répandait au rythme d’un doublement des infections par semaine. «Si l’on ne fait rien aujourd’hui, ce variant sera partout dans un mois», prévient Julien Riou, qui rappelle que «si de nouveaux variants apparaissent, c’est aussi de notre fait. Plus le virus circule, autrement dit plus nous entretenons les contacts sociaux, plus la probabilité de voir arriver de nouveaux variants augmente.»

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De quoi justifier, aux yeux des scientifiques, ce nouveau tour de vis sanitaire. Joint de nouveau après la conférence de presse, Julien Riou était soulagé. «Je suis satisfait que le Conseil fédéral reprenne les choses en main. J’ai bon espoir que cela suffise à nous sortir de cette deuxième vague sans qu’on doive aller encore plus loin, par exemple en fermant les écoles ou les frontières. Il est absolument crucial de reprendre enfin le contrôle sur l’épidémie, et de le garder jusqu’à ce qu’on atteigne une couverture vaccinale suffisante pour accéder enfin à l’immunité de groupe et sortir de cette crise par le haut.»