«Les activités humaines ont provoqué une hausse globale des températures de 1,25°C et la trajectoire actuelle des émissions suggère que nous dépasserons 1,5°C dans moins de dix ans.» C’est ainsi que Damon Matthews et Seth Wynes, de l’Université Concordia à Montréal (Canada), introduisent, dans Science, leur analyse des efforts réalisés par la communauté internationale depuis la conférence de Paris, en 2015. Ils rappellent également que la tendance actuelle est une augmentation d’environ 0,24°C par décennie. Autrement dit, la messe semble dite concernant l’objectif le plus ambitieux défini à Paris: contenir la hausse de la température moyenne «nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels», tout en agissant pour limiter cette élévation à 1,5°C pour «réduire sensiblement les risques et les effets des changements climatiques».

«L’optimisme n’est pas de mise chez les scientifiques, souligne Samuel Jaccard, climatologue à l’Université de Lausanne et coauteur du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Quand on évalue les promesses, non contraignantes, faites par les pays, on constate qu’elles conduisent à un réchauffement supérieur à 2°C en 2050. De plus, la quasi-totalité des pays ne respectent pas leurs engagements.»

De fait, à supposer que l’on cesse immédiatement d’émettre le moindre gaz à effet de serre – ce qui bien évidemment n’arrivera pas –, le seuil de 1,5°C serait malgré tout franchi d’ici une décennie. «Il y a énormément d’inertie dans le système climatique», rappelle Samuel Jaccard. Les océans ont en effet accumulé des quantités extraordinaires de chaleur. De plus, ils contiennent aussi beaucoup de CO2 qu’ils ont capté et qui ne demande qu’à retourner dans l’atmosphère. «C’est pour cela qu’il faut non seulement diminuer très rapidement nos émissions, mais aussi mettre en place des solutions pour capter le CO2 atmosphérique.»

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Pour Damon Matthews, il existe encore des raisons d’espérer. «Depuis une dizaine d’années, les émissions de gaz à effet de serre (GES) se sont plus ou moins stabilisées. Nous ne sommes plus sur le scénario du pire, qui conduisait à une hausse de la température moyenne de 4 à 5°C. La tendance aujourd’hui à long terme est plutôt de 2 à 3°C, mais on est très loin de l’objectif des Accords de Paris.» Lesquels supposent qu’on parvienne à des émissions nettes de gaz à effet de serre égales à zéro au cours des décennies à venir, avant qu’on ne parvienne à des émissions nettes négatives – autrement dit à nettoyer l’atmosphère d’une partie des gaz en excès.

Pomper le carbone, une solution à plusieurs centaines de milliers de milliards

Ce concept d’émissions net zéro doit être bien compris, insiste Samuel Jaccard. «Cela ne signifie pas qu’on ne rejette plus de GES, car il y a des émissions inévitables, comme celles de l’agriculture, du trafic aérien, par exemple. Cela signifie que ces rejets incompressibles doivent être compensés par des actions qui prélèvent du CO2 dans l’atmosphère, ce qu’on appelle des émissions négatives.» Par exemple en reforestant, en favorisant l’apparition de prairies ou même en pompant le gaz directement dans l’air pour le séquestrer en sous-sol à l’image de ce que fait la start-up suisse Climeworks en Islande. «Aujourd’hui, elle capture 4000 tonnes par an, à comparer avec les 70 millions de tonnes émises par la plus importante centrale à charbon d'Allemagne.» Dit autrement, l’installation islandaise n’efface chaque année que 3,5 secondes de nos rejets annuels de CO2 (environ 36 milliards de tonnes en 2021)! Le tout avec un coût proche de 1000 francs la tonne, même si Climeworks espère le ramener autour de 100 à 200 francs d’ici à 2035. Or il faudrait capter plusieurs centaines de milliards de tonnes de CO2 pour contenir durablement la hausse de température du globe autour de 2°C… «Il y a vraiment un problème d’échelle et on voit mal comment on pourra le résoudre à court terme», regrette Samuel Jaccard.

De nombreux pays se sont engagés à atteindre le «net zéro» en 2050 ou 2060. L’Allemagne fait figure d’exception avec une cible en 2045. Pour Damon Matthews et Seth Wynes, il faudrait plutôt viser 2040 à une échelle globale. «Cela ne donnerait que 50% de chances de rester sous les 1,5°C, mais plus de 80% de ne pas excéder 1,75 °C et plus de 95% de rester sous le seuil de 2°C», écrivent-ils dans Science. Deux degrés qui entraîneraient des conséquences bien plus graves que 1,5°C, notamment en termes d’événements extrêmes et de destruction de la biodiversité, avait constaté un rapport spécial du GIEC consacré à ce sujet en 2018.

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«Nous, les pays développés, avons une responsabilité morale historique vis-à-vis du réchauffement, ajoute Samuel Jaccard. Si la planète doit atteindre le net zéro en 2040, cela signifie que nous devrions le faire dès 2030 pour laisser un peu de marge aux pays émergents. A regarder les politiques mises en place dans nos économies, Suisse comprise, le compte n’y sera pas.» Sans compter les conséquences des événements géopolitiques: le ministre de l’Environnement allemand, un écologiste, vient juste d’annoncer que son pays devra relancer le charbon pour réduire sa dépendance au gaz russe…

«Bien sûr qu’il y a beaucoup de raisons de ne pas être optimiste, insiste Damon Matthews. Mais imaginez où nous en serions s’il n’y avait pas eu les Accords de Paris. La science nous dit que contenir le réchauffement est possible, même si cela sera difficile. Mais il y a beaucoup de freins dans les gouvernements, les industries et même chez les individus. Il faut vraiment que tout le monde comprenne qu’il faut agir et le fasse. Très vite et fortement.» Gageons que la multiplication d’événements extrêmes fera plus pour cette prise de conscience que ces seuils de température qui restent peu concrets pour le commun des mortels.