médecine

La contraception pour hommes a droit à un nouvel essai

Un gel contraceptif hormonal pour hommes va bientôt être testé dans plusieurs pays. Malgré un réel besoin de nouvelles méthodes, le secteur est boudé par les labos pharmaceutiques, ce qui n’aide pas les recherches

Plus d’un demi-siècle après l’invention des pilules contraceptives pour femmes, la perspective d’un équivalent masculin paraît toujours aussi éloignée. Cette arlésienne de la médecine laisse ces messieurs avec quelques maigres alternatives: préservatif, vasectomie, voire maîtrise du retrait pour les plus joueurs d’entre eux. Mais de méthode hormonale, analogue à celle utilisée chez les femmes, point, ou si peu.

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Les choses pourraient évoluer avec un nouvel essai clinique international, prévu pour début 2018. Mené par le Ministère américain de la santé (NIH) aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Suède, en Italie, au Chili et au Kenya, il doit évaluer l’efficacité d’un gel contraceptif hormonal masculin auprès de 420 couples. Dans une première phase, les hommes devront appliquer le gel une fois par jour au niveau de l’épaule, durant deux à trois mois, durée moyenne du processus de spermatogenèse. Ce délai écoulé, si le gel a fait effet, la concentration spermatique devrait s’effondrer, passant de plusieurs dizaines de millions à moins d’un million de spermatozoïdes par millilitre de sperme, seuil en deçà duquel on considère le liquide comme stérile. Ces personnes seront ensuite suivies durant un an afin d’évaluer l’efficacité de la contraception, et surtout de surveiller les possibles effets secondaires, principale raison d’abandon de nombreux essais cliniques précédents.

Perturbation hormonale

En théorie, le principe de la contraception hormonale est peu ou prou le même chez les deux sexes: introduire une perturbation dans le subtil équilibre hormonal permettant la production des gamètes (spermatozoïdes ou ovocytes). «Chez la femme, la pilule délivre de faibles quantités d’hormones œstro-progestatives qui empêchent l’ovulation», dit Serge Nef, du Département de médecine génétique et développement de l’Université de Genève.

Une telle méthode est cependant «bien plus compliquée à mettre en œuvre chez l’homme», nuance Patrice Jichlinski, chef du service d’urologie au Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne. L’une des raisons tient au nombre de gamètes produits par chaque sexe: tandis que chez la femme il faut barrer la route à un ovocyte produit chaque mois, il convient chez le mâle de bloquer des millions de spermatozoïdes produits en permanence.

La contraception est bien plus compliquée à mettre en œuvre chez l’homme

Patrice Jichlinski, CHUV

Pour ce faire, les premières «pilules» pour hommes contenaient de la testostérone, une hormone naturellement produite par les testicules. Ainsi présente en plus grande quantité dans l’organisme, elle bloquait la production de spermatozoïdes. Avec toutefois un important revers de la médaille: la pilule détraquait par la même occasion d’autres fonctions dans lesquelles elle est impliquée, telles que «la libido, la synthèse des globules rouges ou encore le maintien de la masse musculaire», cite Serge Nef. «Il faut donc une dose suffisamment élevée de testostérone pour empêcher la spermatogenèse, mais pas trop non plus pour préserver les autres fonctions. Tout est une question de bon dosage», poursuit le médecin. D’autres formes de contraception hormonale, tel le gel bientôt testé par le NIH, font intervenir un mélange de testostérone et de progestatif. Le défi est le même: réduire la concentration de testostérone dans les testicules, tout en maintenant des quantités normales dans le sang.

Boudé par les labos

Ce gel a déjà fait l’objet d’une étude pilote en 2012, quoique avec une formule légèrement différente. Les chercheurs de l’Institut national Eunice Kennedy Shriver pour la santé infantile et le développement humain, à Bethesda dans le Maryland, avaient à l’époque constaté une réduction de la concentration spermatique sous la barre du million par millilitre, et ce chez 89% des participants, le tout sans effet secondaire notable. Si la prochaine étude est couronnée de succès, aux alentours de 2020, il faudra encore procéder à d’autres essais cliniques. Ce gel reste donc loin d’une éventuelle commercialisation. «Il faudra également s’assurer de la réversibilité du processus», ajoute Patrice Jichlinski.

Le problème n’intéresse pas les labos pharmaceutiques

Serge Nef, HUG

Et l’industrie, dans tout cela? «A ma connaissance, il n’y a pas de projets de mise au point de contraceptif hormonal masculin. Une des raisons semble être le retour sur investissement de tels médicaments est trop faible pour ces compagnies, surtout en comparaison avec les coûts très faibles des contraceptifs hormonaux chez la femme», déplore Serge Nef. L’idée de dépenser des millions pour une pilule bon marché et dont l’acceptation est loin d’être acquise, risque de rester au fond d’un tiroir. «Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que ce soit le Ministère public qui pilote cet essai», remarque Serge Nef. De fait, les recherches avancent lentement. Autre produit le Vasalgel, qui bloque physiquement les spermatozoïdes dans le canal déférent, n’a par exemple toujours pas été testé chez l’homme. Un autre, inspiré d’une méthode indonésienne traditionnelle à base de gendarussa, une plante, attend ses premiers résultats préliminaires.

La multiplication des moyens de contraception n’a rien d’un luxe. Au niveau mondial, 40% des grossesses seraient inattendues, d’après l’Institut Guttmacher. Permettre aux hommes de partager la responsabilité de la contraception au sein d’un couple constituerait en outre un pas vers une égalité entre les deux sexes. Comme l’analysait pour 50-50 Magazine le sociologue Cyril Desjeux, auteur d’une thèse sur les pratiques, les représentations et les attentes contraceptives des hommes: «Il s’agit moins de penser la contraception comme masculine ou féminine, mais comme propre à une sexualité entre personnes de sexe différent, et donc pouvant être à la charge aussi bien des hommes que des femmes.»

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