Et si une simple application informatique se révélait aussi efficace contre le cancer que les meilleures molécules disponibles sur le marché? Volontairement provocatrice, la question a bel et bien fait l’objet d’une conférence en séance plénière lors du 53e congrès de la Société américaine d’oncologie clinique (ASCO), qui s’est tenu du 2 au 6 juin à Chicago.

Il y était question des travaux menés par une équipe d’oncologues menée par Ethan Basch, de l’Université de Caroline du Nord. Ces derniers ont démontré que les patients qui signalent certains de leurs symptômes via une application installée sur un ordinateur vivent plus de cinq mois plus longtemps que les personnes suivant le parcours de soin classique.

Les chimiothérapies demeurent les traitements les plus utilisés en cas de cancer. Efficaces mais toxiques, ils sont souvent accompagnés d’effets secondaires néfastes. «La moitié des symptômes liés à ces effets ne sont jamais portés à la connaissance des médecins, et lorsqu’ils le sont, c’est souvent tard», explique Ethan Basch.

Symptômes déclarés en ligne

Il y a dix ans, le médecin a formulé l’hypothèse suivante: si les malades déclaraient en ligne leurs symptômes dès leur apparition au lieu d’attendre les rendez-vous chez leur médecin, cela se ressentirait-il sur leur état de santé?

Pour le vérifier, il a recruté 766 patients au Memorial Sloan-Kettering Cancer Center à New-York, tous atteints de certains cancers à un stade avancé, notamment du sein et du poumon. 441 d’entre eux ont eu pour tâche de signaler 12 symptômes (difficultés respiratoires, troubles du sommeil, pertes d’appétit, etc.) via une application nommée STAR, Symptom Tracking and Reporting, selon l’acronyme anglais.

Chaque symptôme devait être classé sur une échelle de gravité de 1 à 5. En cas de classement de rang 3 ou plus, une alerte par email était envoyée à l’équipe d’infirmiers qui pouvait rapidement intervenir. Chaque semaine, ces patients recevaient un email de rappel pour éviter les oublis. Le protocole a été bien respecté, assure le Dr. Basch: «73% des rappels par email ont reçu une réponse, y compris de la part des patients les plus âgés, ou des plus mal en point.»

Ceci mis en place, le personnel soignant disposait d’un suivi constant de l’évolution des symptômes. A des fins de contrôle, les 325 patients restants ont quant à eux suivi le parcours de soin habituel, en décrivant leurs symptômes lors des consultations. L’étude s’est étalée sur dix ans, la collecte des données ne cessant que lors du décès des participants, de leur incapacité à se servir de l’application ou en cas de retrait volontaire.

Coût dérisoire

Verdict, les personnes ayant utilisé l’application ont en moyenne survécu 31,2 mois, contre 26 mois pour le groupe contrôle, décrit l’auteur dans la revue JAMA. «Cela peut paraître modeste, mais c’est plus que ne le permettent un bon nombre de médicaments prescrits en cas de cancer métastatique», précise Ethan Basch. Cinq ans après le début de l’étude, il y avait 8% de survivants de plus dans le groupe ayant utilisé l’application.

Si le coût d’une telle méthode n’a pas été abordé par l’auteur, il est de toute façon dérisoire comparé à celui d’un médicament anti cancer. L’Avastin des laboratoires Roche, approuvé pour traiter certains cancers ovariens, augmente lui aussi l’espérance de vie d’environ cinq mois. Il coûte environ 6000 dollars par mois, fait savoir le Financial Times…

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Ce ne sont pas les seuls bénéfices soulignés par le médecin. Dans une publication précédente, basée sur les mêmes personnes, il avait fait savoir que 31% des patients ayant utilisé l’application STAR avaient retrouvé une meilleure qualité de vie, et s’étaient rendus à l’hôpital moins souvent que les autres.

Ces travaux montrent qu’une intervention relativement simple peut réduire le nombre de séjours à l’hôpital et améliorer les chances de survie

Harold Burstein, oncologue à la Faculté de médecine de l’université Harvard

Comment expliquer de tels résultats? Pour Ethan Basch, les patients ayant utilisé son application sont restés actifs plus longtemps. Or l’état de santé d’un malade se dégrade plus rapidement lorsqu’il est cloué au lit, notamment en raison d’infections.

Les infirmiers, au fait de l’évolution de leurs patients, ont également joué un rôle déterminant en empêchant la survenue de complications. Le fait de rester en meilleure santé a en outre permis à ces personnes de poursuivre leur chimiothérapie pendant deux mois de plus en moyenne, ce qui a certainement eu un impact positif sur leur survie.

Applications plus faciles à utiliser

«Ces travaux montrent qu’une intervention relativement simple peut réduire le nombre de séjours à l’hôpital et améliorer les chances de survie, commente Harold Burstein, oncologue à la Faculté de médecine de l’université Harvard et expert auprès de l’ASCO. Reste à savoir comment intégrer de tels outils dans notre pratique, ce qui sera un véritable défi».

De son côté, Ethan Basch s’attelle à la suite de ces travaux. Il prévoit de reproduire son étude à plus large échelle, dans tous les Etats-Unis. L’arrivée des smartphones, tablettes tactiles et autres montres connectées devraient aussi favoriser le développement d’applications plus faciles à utiliser aussi bien pour les patients que pour les soignants, et surtout en temps réel.

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