C’est une nouvelle et prometteuse arme contre la malaria, maladie tropicale la plus fréquente au monde, causée par un parasite transmis par des piqûres de moustiques. Un piège à moustiques fonctionnant à l’énergie solaire a permis de réduire l’incidence de la maladie dans un test grandeur nature mené sur une île au Kenya. Les résultats de cet essai, auquel l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) a participé, ont été publiés mercredi dans la revue médicale «The Lancet». Ils suggèrent que le piégeage de masse des moustiques pourrait devenir un instrument de choix de la lutte contre la malaria, et d’autres maladies transmises par les moustiques.

Entre 2013 et 2015, des scientifiques de l’Université néerlandaise de Wageningen, du Centre international kényan de physiologie et d’écologie des insectes ICIPE et du Swiss TPH ont déployé quelque 4 500 pièges à moustiques sur l’île kényane Rusinga, située dans le lac Victoria. Suspendus aux abords des habitations, ces pièges fonctionnent grâce à un mélange d’odeurs évoquant la peau humaine qui attire les moustiques. Lorsque ces derniers s’approchent du dispositif, ils sont aspirés à l’intérieur par un courant d’air généré grâce un ventilateur, lui-même alimenté par un panneau solaire placé sur le toit de l’habitation.

Sur Rusinga, les populations des moustiques Anophelus funestus, qui transmettent la malaria, ont été réduites de 70% à proximité des foyers équipés de pièges, rapporte l’étude de «The Lancet». Plus intéressant encore, la prévalence de la maladie – soit le nombre de personnes dont le sang abrite des parasites – a été diminuée de 30% chez les habitants ayant bénéficié de pièges. «Notre étude révèle le potentiel du piégeage massif pour se débarrasser des moustiques et ainsi prévenir la transmission de la malaria. Le même principe pourrait aussi être utilisé pour lutter contre d’autres maladies transmises par des moustiques comme le Zika ou la dengue», estime Thomas Smith, du Swiss TPH, un des auteurs de l’étude.

Population sensibilisée

Ce dernier reconnaît toutefois que les résultats de l’essai mené à Rusinga ont été difficiles à interpréter. Le nombre de cas de malaria a globalement diminué sur l’île pendant la durée de l’essai, aussi bien chez les habitants équipés d’un piège que chez les autres. «Cela s’explique sans doute par le fait que la population a été sensibilisée à la lutte contre les moustiques par le biais de notre intervention, et a prêté davantage d’attention aux mesures de prévention, comme le fait de dormir sous une moustiquaire imprégnée d’insecticides», suppose Thomas Smith.

Des insecticides moins efficaces

«Cette étude est très pertinente, même si elle suggère plutôt qu’elle ne prouve l’efficacité des pièges à moustiques contre la malaria», considère de son côté Frédéric Simard, spécialiste des moustiques vecteurs de maladies à l’Institut français de recherche pour le développement (IRD) à Montpellier. Et de poursuivre: «La lutte contre les moustiques est aujourd’hui essentiellement basée sur l’emploi d’insecticides. Or ceux-ci perdent peu à peu en efficacité car les moustiques s’adaptent et développent des résistances. Des approches alternatives sont indispensables.»

Diverses améliorations doivent cependant encore être apportées au dispositif, de l’aveu même des auteurs. Si le piège a bien permis d’attraper les moustiques Anophelus funestus, il a été beaucoup moins efficace contre d’autres types de moustiques présents à Rusinga, les Anophelus gambia. Le leurre olfactif doit donc encore être perfectionné. La logistique du système, et les coûts associés, constituent une autre limite. «La majeure partie du prix du piège vient de l’installation du panneau solaire. Mais nous ne voyons pas cela comme une limite car le prix des panneaux solaires ne cesse de diminuer, et ce type d’équipement se développe à grande vitesse en Afrique», souligne Thomas Smith.

Eventail de techniques

A Rusinga, les habitants dont la maison a été équipée d’un piège à moustique ont aussi pu utiliser l’énergie fournie par le panneau solaire pour s’éclairer et recharger leurs téléphones portables, alors que la plupart des habitations de l’île étaient jusqu’alors privées d’électricité. «C’est encore un aspect intéressant de cette approche. Les nouveaux moyens mis au point pour lutter contre les moustiques doivent être non seulement efficaces, mais aussi bien acceptés par les utilisateurs», relève Frédéric Simard. D’autres mesures faisant l’objet de recherches, comme les lâchers dans la nature de moustiques génétiquement modifiés, risquent de susciter davantage de résistances.

L’incidence de la malaria a nettement décliné au niveau mondial depuis le début des années 2000, notamment grâce au déploiement à large échelle de moustiquaires imprégnées. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) ambitionne de réduire la prévalence de la maladie de 90% d’ici à 2030. «Pour cela, on devra miser sur tout un éventail de techniques de prévention, dans laquelle le piégeage pourrait bien trouver sa place», affirme Frédéric Simard, qui voit cependant plutôt ces pièges se développer en zones urbaines.


A lire sur ce sujet: