Nous ne sommes pas égaux face au coronavirus. D’abord, on le sait, parce que les personnes âgées ou ayant d’autres maladies sont plus vulnérables. Mais aussi parce que selon notre travail, notre lieu d’habitation et nos conditions de vie, nous serons plus ou moins susceptibles d’être contaminés, et plus ou moins bien soignés. Comme une double peine, le Covid-19 accentue les inégalités de classe en s’attaquant davantage aux plus faibles et aux plus modestes, et donc davantage aux minorités, qui sont plus nombreuses dans ces catégories de population.

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Moins d’un an après l’apparition du coronavirus en Chine, plusieurs travaux scientifiques font déjà ce constat, en décryptant le profil socio-économique des victimes de la pandémie, mais aussi leur profil ethnique. Les Etats-Unis ont été les premiers à se lancer dans l’exercice: sur place, les chercheurs travaillent depuis longtemps sur l’accès aux soins des populations immigrées et des minorités, et disposent d’une méthodologie déjà éprouvée.

«Il est de plus en plus évident que certains groupes de minorités raciales et ethniques sont touchés de manière disproportionnée par le covid»

Centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC)

Le 17 août dernier paraissait ainsi dans le Journal of the American Medical Association une étude sur l’appartenance ethnique des malades du covid hospitalisés dans 12 Etats du pays entre fin avril et fin juin 2020. Conclusion: «Le taux d’hospitalisation parmi les patients noirs excède leur proportion au sein de la population.» Par exemple, en Ohio, près de 32% de ces patients étaient afro-américains, alors que ceux-ci ne représentent que 13% de la population de l’Etat. Le phénomène est identique en ce qui concerne les patients d’origine hispanique, relèvent les scientifiques.

«Il est de plus en plus évident que certains groupes de minorités raciales et ethniques sont touchés de manière disproportionnée par le covid», affirment ainsi les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), une autorité qui étudie l’évolution de la pandémie aux Etats-Unis. Et ce n’est pas parce que le virus est raciste.

Moins de télétravail

Parmi les raisons évoquées, le CDC évoque la surreprésentation des minorités dans les secteurs de la santé, des services, de l’agriculture et des transports publics – des activités essentielles où le télétravail est impossible, et dont les acteurs ont été particulièrement mobilisés en période de confinement, et donc davantage contaminés.

L’autre explication avancée est celle du logement: les minorités ethniques, appartenant plus souvent aux catégories modestes, vivent plus nombreuses dans des surfaces réduites, ce qui augmente le risque d’attraper le coronavirus. Enfin, outre-Atlantique, ces ménages ne disposent pas toujours d’une assurance maladie et sont moins bien soignés que les autres de manière générale. Comme ils sont en moins bonne santé, ils développent plus d’affections chroniques et sont donc plus nombreux à être considérés comme vulnérables.

En Grande-Bretagne aussi

Ces disparités existent-elles en Europe? Oui, affirment les chercheurs, même si les données dont ils disposent sont moins importantes qu’aux Etats-Unis. En Grande-Bretagne, des scientifiques ont passé au crible le profil de plus de 1800 patients admis au King’s College Hospital de Londres entre mars et juin 2020.

Pour Chris Whitty, chef de l’Institut national britannique pour la recherche en matière de santé, en Angleterre aussi, «il est désormais prouvé que les personnes issues des minorités ethniques souffrent plus souvent de formes sévères du covid». Selon les chiffres de cette étude, parue début octobre dans EClinicalMedicine, ces personnes ont trois fois plus de risques d’être hospitalisées que les citoyens blancs résidant dans la même région. Et ont aussi un taux de mortalité plus élevé, relèvent les auteurs d’une autre étude, parue dans Nature en juillet.

En France, les statistiques ethniques sont interdites. Mais l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), dans son étude «EpiCov», parvient à dresser un portrait-robot des Français les plus touchés par le covid. «[Leur] couleur de peau est plutôt foncée, écrit Le Monde, qui commente cette recherche, puisque la prévalence est de 9,4% chez les immigrés d’origine non européenne […] contre 4,8% chez les immigrés européens.»

Manque de données

L’impact important d’une pandémie auprès des minorités n’est pas une surprise: le phénomène avait notamment été démontré dans le cas de l’épidémie H1N1 en 2009-2010, par des chercheurs anglais. Mais dans le cas du coronavirus, les statistiques sont encore trop maigres, regrette The Lancet, qui, dès le mois d’avril, soulignait la nécessité de récolter des données sur les liens entre ethnicité et covid.

En la matière, la Suisse a énormément de retard. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) se contente en effet de communiquer des informations très générales sur les personnes touchées par le covid: âge, sexe et canton de domicile. Impossible de connaître leur niveau de vie ou leur origine. L’Office fédéral de la statistique n’a rien de plus. Quant au Fonds national suisse, il ne finance pas non plus de programme visant à combler cette lacune.

«Il est fortement probable qu’en Suisse aussi, le covid ait touché de manière plus forte les classes les plus modestes, et donc les étrangers»

Sandro Cattacin, sociologue

Cela ne surprend pas Sandro Cattacin, sociologue à l’Université de Genève, qui a coordonné un vaste rapport sur les conséquences psychosociales de la pandémie, notamment chez les sans-papiers, et qui se heurte régulièrement au manque de données socio-économiques dans le pays. «Il est fortement probable qu’en Suisse aussi, le covid ait touché de manière plus forte les classes les plus modestes, et donc les étrangers», estime-t-il.

Pas autant qu’aux Etats-Unis ou qu’en France, présume-t-il cependant, pour deux raisons: d’abord, le pays accueille en priorité des immigrés venus de pays extra-européens, très qualifiés – une partie de ceux-ci comptent donc parmi les ménages aisés, mieux protégés du virus. Ensuite, ajoute-t-il, «les citoyens étrangers sont nombreux à rentrer au pays à l’âge de la retraite, car ils ne peuvent pas se permettre de vivre en Suisse à cause du coût de la vie». Ils sont donc probablement moins nombreux qu’ailleurs, parmi les personnes âgées victimes du covid.