Corridors naturels, voies de salut pour la faune

Biodiversité Réunis près de Genève, des experts ont appelé au renforcement des corridors biologiques pour enrayer la régression de la biodiversité

Trop d’éclairages publics perturbant également la faune, plusieurs communes de la région genevoise ont pris des mesures

«Imaginez un tapis de mousse de 50 cm sur 50 cm, des milliers de petits bêtes de moins d’un millimètre y grouillent. Si un obstacle limite la continuité territoriale, beaucoup meurent et l’on perd vite 40% de la biodiversité.» L’exemple utilisé par Bernard Chevassus-au-Louis, président honoraire du Muséum d’histoire naturelle de Paris, en ouverture d’un colloque sur les corridors biologiques organisé par la région Rhône-Alpes et l’Etat de Genève la semaine passée à Divonne-les-Bains (Ain), a induit la même question chez les 300 participants: «Que se passe-t-il à l’échelle des 2000 km2 du Grand Genève?»

Selon une estimation fournie par Etienne Blanc, député-maire de Divonne, les villes de France voisine ont grignoté 16% de la surface de nature entre 2000 et 2009 «par la faute d’une pression foncière énorme, Genève ne construisant que 1200 logements par an tandis que le Genevois français en bâtit 4500». «Nous sommes dévorés par l’urbanisation», a-t-il résumé.

De 2001 à 2011, les déplacements ont augmenté de 20% dans l’agglomération. Plus de 550 000 entrées et sorties du canton de Genève sont enregistrées chaque jour. Les dégâts pour la faune et la flore sont en conséquence multiples.

L’ancienne conseillère d’Etat verte genevoise Michèle Künzler, qui a signé en novembre 2012 les deux premiers contrats corridors biologiques transfrontaliers, indiquait que 30% des 15 000 espèces végétales et animales de la région étaient menacées par la faute des barrières que constituent les axes routiers, les zones d’habitation ou industrielles et même les pylônes électriques. Batraciens, chauves-souris, salamandres, tritons, ­papillons, écrevisses à pattes blanches pourraient, à terme, disparaître. Son successeur à l’Environnement, le PDC Luc Barthassat, présent à Divonne, a de son côté invité Français et Suisses «à revenir au bon sens paysan et continuer à ouvrir des couloirs».

Les corridors biologiques, outil technique et financier initié dès 2006 par la région Rhône-Alpes, sont des zones protégées qui préservent les réservoirs de biodiversité. Ces espaces sont indispensables pour la petite et la grande faune (les cervidés notamment) qui ont besoin de se déplacer pour se nourrir, se reproduire ou migrer, ainsi que pour la flore qui se développe par la propagation du pollen et des graines. Ils sont constitués de zones humides, de cours d’eau, de bois, de haies, prairies, friches et passerelles passant sur ou sous les routes.

Très concrètement, le colloque de Divonne a aussi permis de dresser un premier bilan plutôt positif des premières réalisations. Trois contrats ont déjà été signés dans autant de régions:  Arve-Lac, Champagne-Genevois et Vesancy-Versoix.

Le premier couloir, qui s’étend sur 12 communes en Suisse et 13 françaises, soit 17 300 hectares, prévoit, entre autres, la préservation des connexions agricoles de part et d’autre de la route de Thonon. La mobilité des animaux y est entravée aussi par beaucoup de murs et de clôtures. La pénétrante de verdure de Vandœuvres, qui possède un patrimoine arboré très riche, bénéficie de mesures de protection. Idem pour une flore rare comme le glaïeul des marais, entre le bois de Rosses à Cranves-Sales et les bois de Jussy en Suisse. Le corridor Champagne-Genevois d’une superficie de 22 465 hectares, qui concerne 19 communes françaises et 13 en Suisse, établit une liaison biologique (sous forme de pont végétalisé pour la faune) sinon interrompue par trois infrastructures (l’autoroute A40, une route départementale et une voie ferrée).

Enfin, pour celui de Vesancy-Versoix, l’une des actions prévoit une protection et une gestion communes des marais de Mategnin les Fontaines, fréquentés par une cinquantaine d’oiseaux nicheurs et qui abritent 13 espèces de plantes menacées. Une autre mesure a été prise en faveur des chauves-souris, qui sont en régression à cause de la multiplication des zones habitées et de la déforestation.

Trois autres connexions sont en cours d’élaboration. Le financement franco-suisse avoisine les 10 millions de francs

Un atelier animé par Pascal Moeschler, du Muséum d’histoire naturelle de Genève, a évoqué cette autre barrière que représente l’éclairage public des villes mais aussi des campagnes. «Nous déplorons depuis vingt ans 20% de plus d’éclairage artificiel, c’est de la pollution lumineuse», souligne le conservateur. Quelque 90% des papillons de la région étant des espèces nocturnes, les lampadaires sont enveloppés, dès le printemps, de nuées d’insectes qui meurent en se brûlant ou s’épuisent au lieu d’aller se nourrir. «Au pied des réverbères c’est souvent une hécatombe. Le cycle de ces bestioles est modifié, ils ne se rencontrent plus, ne se reproduisent plus», précise le biologiste Jacques Bordon du Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie.

Il prend en exemple le site de Fort l’Ecluse dans le Pays de Gex «fortement et inutilement éclairé de nuit». «Faut-il davantage mettre en valeur les vieilles pierres que la biodiversité?» a-t-il interrogé. Des élus ont d’ores et déjà tranché. Gil Thomas, le maire de Cervens, dans le Chablais savoyard, a coupé depuis septembre les lumières de sa commune de 23h à 5h. «Cela va nous faire une économie de 6500 euros, et la crainte de voir les actes de vandalisme ou la criminalité augmenter est infondée, le village est toujours aussi calme.»

Saint-Cergues, près d’Annemasse, et Massongy ont pris de semblables mesures. «Dans ces communes, les petits rongeurs en quête d’obscurité passent des nuits plus paisibles et les grands oiseaux migrateurs pourront à nouveau voir les étoiles et donc s’orienter», note un ornithologue fribourgeois.

Par ailleurs, certains types de lampes sont moins néfastes que d’autres en raison de la couleur de leur lumière. «Les éclairages au sodium qui ont peu d’UV et les LED peuvent avantageusement remplacer les lampes à vapeur de mercure utilisées depuis des lustres», insiste Jacques Bordon. Qui s’est montré philosophe: «Il faut revoir le ciel et la Voie lactée, on ne peut plus rêver sans le noir et les étoiles.»

«Il faut revoir le cielet la Voie lactée, on ne peut plus rêver sansle noir et les étoiles»