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La coulevre vipérine peut rester plus de quinze minutes sous l'eau où elle chasse des poissons.

Biodiversité (3/5)

La couleuvre vipérine, fragile reptile

Le recul des zones humides suisses s’accompagne d’un spectaculaire effondrement des populations de reptiles. Espèce la plus menacée, la couleuvre vipérine survit dans trois cantons. «Le Temps» est parti sur ses traces dans la réserve du Moulin-de-Vert, près de Genève

Une belle journée, mais sans trop de soleil. Des températures estivales, mais pas trop non plus. Il faut croire que la couleuvre vipérine a le sens de la mesure. Pour avoir une chance de l’observer, il faut en effet que soient réunies des conditions météorologiques particulières. Que le mercure s’emballe ou s’endorme, et elle reste lovée dans son trou, nous explique Sylvain Ursenbacher, biologiste au centre de coordination pour la protection des amphibiens et des reptiles de Suisse (Karch) à Neuchâtel. De fait, «les herpétologues ne sont jamais contents de la météo», lâche-t-il sur le sentier du Moulin de Vert. C’est dans cette réserve naturelle située non loin de Genève et qui fait figure de sanctuaire pour les reptiles et les amphibiens que nous partons sur les traces de cette espèce, la plus menacée des espèces de reptiles vivant en Suisse.

La balade démarre en aval du barrage de Verbois, sur la rive gauche du Rhône, plein à déborder après les pluies diluviennes du mois de juin. En herpétologue rompu au travail sur le terrain, Sylvain Ursenbacher a opté pour un pantalon malgré la lourdeur de l’air. Quant au malheureux journaliste épris de verdure, il a enfilé un bermuda, s’exposant ainsi aux redoutables moustiques. Mais, heureusement, pas aux serpents. «Les morsures sont rares, il faut vraiment provoquer les serpents ou marcher dessus», rassure le spécialiste. Bien que la probabilité soit modeste, le risque, lui, est réel: nous sommes sur les terres de la vipère aspic, reptile dont le venin est synonyme d’une visite à l’hôpital.

Des habitats pour les reptiles

A intervalles réguliers, le rideau végétal bordant le rivage s’écarte, découvrant de petites plages garnies de gros tas de branches enchevêtrées.

Il s’agit de zones spécialement entretenues par les forestiers depuis une quinzaine d’années, nous apprend Sylvain Ursenbacher. Les reptiles les apprécient pour les cachettes qu’elles constituent, ainsi que pour leur proximité avec le fleuve: ils peuvent aller et venir facilement entre l’eau et la terre ferme.

J’aime cette réserve car ici la faune se porte bien et cohabite paisiblement avec les humains.

L’emploi du temps de la couleuvre vipérine, Natrix maura selon son nom latin, n’est pas très chargé. Dormir au soleil, piquer une tête dans la rivière pour chercher à manger, puis revenir se réchauffer sur la terre ferme: une vraie vie de vacancière! «C’est une espèce dite semi-aquatique. Elle nage très bien et peut rester plus de quinze minutes sous l’eau, et avaler des poissons tout en nageant ne lui pose aucun problème», explique notre guide.

Pupilles de chat

Madame est en principe plus imposante que Monsieur. Elle peut mesurer jusqu’à 90 cm pour 300 g alors que les mâles ne dépassent pas les 70 cm pour 120 g. De couleur brun verdâtre, elle ressemble un peu à la vipère aspic. Sylvain Ursenbacher a cependant un truc pour les différencier: «Les couleuvres ont des pupilles rondes et ont sur la tête de grandes écailles en forme de plaque, tandis que les vipères ont des petites écailles sur le crâne et des pupilles verticales, comme les chats».

Pour avoir une chance de l’observer, il faut avancer à pas feutrés. Bien qu’elle soit, au contraire de certains crotales ou pythons, incapable de «sentir» notre chaleur corporelle (un peu comme une caméra infrarouge), la couleuvre vipérine peut nous flairer avec sa langue bifide, nous voir, et ressentir les vibrations du sol à chacun de nos pas.

C’est justement notre manque de discrétion qui fait détaler un long serpent juste devant nous. Jusqu’alors tapis dans un tas de branches enchevêtrées, il file sous nos yeux sans nous laisser la moindre chance de l’observer. S’agissait-il de notre couleuvre? Verdict de l’herpétologue: «Ça, c’était une couleuvre verte et jaune». Le spécimen, qui peut mesurer un peu moins de deux mètres de long, se nourrit principalement de lézards et de rongeurs. Dans ce même tas de bois, l’œil entraîné de Sylvain Ursenbacher aperçoit des écailles. Elles appartiennent à une couleuvre d’Esculape en train de muer et que nous laissons tranquille.

Un hotspot pour les reptiles suisses

Des vertes et jaunes, des Esculape, soit, mais de vipérine, point. «C’est pas de chance, car les spécimens aperçus jusqu’ici sont encore plus rares que les couleuvres vipérines», s’amuse le biologiste entre deux photos. La promenade n’en est pas moins agréable. En chemin, notre guide rappelle à quel point le Moulin-de-Vert est un site unique. Créé suite à la correction du Rhône dans les années 1940, ce hotspot de biodiversité abrite désormais à 2 ou 3 exceptions près la totalité des 14 espèces de reptiles présentes en Suisse. Des lézards, des couleuvres, et bien sûr la célèbre cistude, seule tortue vivant dans nos contrées, y ont élu domicile. «J’aime cette réserve car ici la faune se porte bien et cohabite paisiblement avec les humains», commente-t-il.

Mais revenons à notre couleuvre. Son emploi du temps de rêve se trouve fortement menacé par la disparition progressive de son habitat, principalement à cause de vous et nous. Les zones humides qu’elle aime tant reculent un peu plus chaque année en raison de l’activité humaine.

«Il y avait par le passé beaucoup plus de zones humides et ouvertes du fait de la divagation du Rhône. Notre présence détruit la dynamique écologique naturelle. Ici en Suisse il n’y a plus un mètre carré de terrain non entretenu, peste l’herpétologue. Quand je dis à mes collègues français que la couleuvre vipérine est en danger en Suisse, ça les fait sourire: elle se porte à merveille chez eux!» Mais pas chez nous: il doit en rester un peu plus de 1000 individus répartis entre les cantons de Genève (ici au Moulin-de-Vert), de Vaud (sur les rives du lac Léman), et dans le Valais (vers le coude du Rhône). Un chiffre en constante baisse, selon les spécialistes. «Et pour ne rien arranger, elle souffre depuis les années 1920 de la compétition avec la couleuvre tesselée, qui occupe les mêmes espaces et suit à peu près le même régime alimentaire», ajoute le biologiste.

Pour protéger ces fragiles reptiles, plusieurs pistes sont envisagées, de la sauvegarde des cours d’eau, qui constituent leur garde-manger, à la mise en réseau des trois populations suisses afin de revigorer leur patrimoine génétique. Mais l’important, conclut Sylvain Ursenbacher, c’est de protéger leur habitat. «Elles ne demandent pas grand-chose: des branches pour se cacher, de l’ombre, du soleil, un peu d’eau à proximité… Il suffit de leur rendre un peu de cette diversité.»


Carte d’identité

Nom français. Couleuvre vipérine.

Nom latin. Natrix maura.

Statut 
de protection. Elle est 
dans la liste rouge des espèces de reptiles menacées en Suisse, 
où elle occupe 
la première place.

Aire 
de répartition. Dans le sud-ouest de l’Europe 
et au Maghreb. 
En Suisse, seules trois populations survivent, 
dans les cantons de Genève, Vaud et Valais.

Conseils d’observation. Une journée moyennement ensoleillée, observer attentivement les tas de branches bordant le Rhône.

Ne pas 
confondre avec… la vipère aspic, qui peut avoir une teinte semblable, mais qui est plus petite, en plus d’être venimeuse.


La cistude, chouchou du public

Sourcils froncés, jumelles sur le nez, le biologiste Sylvain Ursenbacher scrute un tronc d’arbre à moitié immergé au bord d’un des étangs de la réserve naturelle du Moulin-de-Vert. Il y discerne une cistude, la seule espèce de tortue que l’on peut trouver naturellement en Suisse. «Celle-là, on la connaît déjà», dit-il en retirant les jumelles. L’animal possède en effet une petite encoche sur le côté de la carapace, marque apposée par les biologistes pour procéder à leur identification.

Une carapace toute ronde, une petite queue qui en dépasse, un air paisible… Avouons-le, la cistude est franchement mignonne. C’est bien le problème, estime Sylvain Ursenbacher: elle est tellement médiatisée qu’elle vampirise toute l’attention au détriment des autres espèces de reptiles.
Mais ce succès ne lui a pas toujours été bénéfique. Avant, c’était pour les manger que les gens s’y intéressaient. La protection de la cistude – Emys orbicularis n’est que relativement récente. Elle figure désormais sur la liste rouge des reptiles menacés de Suisse. La plupart de celles qui vivent ici aujourd’hui viennent du bassin méditerranéen, explique l’herpétologue qui a participé le matin même à une réintroduction d’une vingtaine d’individus dans le canton de Genève.

Egalement menée au Tessin et dans le canton de Neuchâtel, l’expérience – chaque animal est bagué avec des puces de radio-identification – dira un jour si la cistude est bien tirée d’affaire. Mais pas avant huit à dix ans, le temps qu’elle se reproduise. Celles qui vivent ici sont en tout cas tranquilles, assure Sylvain Ursenbacher. A part d’éventuels gros brochets, elles n’ont pas de prédateur et peuvent vivre jusqu’à 60 ou 70 ans.


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