Les dessous de Solar Impulse au pays de l’or noir

Technologies L’avion partira dès fin février des Emirats arabes unis, qui profitent de sa visibilité médiatique

Plongée sur place dans les coulisses de ce projet «vert» pour tenter de cerner ce qui le lie aux géants du pétrole

Manger cornichons et viande séchée avec un café Nespresso tout en serrant des mains fait partie du job. Mais dans les travées du World Future Energy Summit d’Abu Dhabi, au cœur du pavillon helvète dont ils ont coupé le ruban lundi avec un couteau suisse, Bertrand Piccard et André Borschberg sont cette fois plus qu’en représentation. Car c’est depuis la capitale des Emirats arabes unis (EAU) qu’ils vont s’élancer autour du monde à bord de leur Solar Impulse 2 (Si2), dès fin février. Mardi, les deux pilotes ont annoncé le chapelet de 12 étapes qu’ils allaient égrainer.

«Abu Dhabi est idéal pour démarrer et achever notre mission», s’est réjoui Bertrand Piccard, invité avec son équipe sous le soleil du Golfe persique par Masdar, une entreprise gouvernementale multi­facette destinée à valoriser les énergies renouvelables. «Une telle initiative a permis à la ville d’être reconnue comme centre d’innovation et de technologies propres. Ainsi, Masdar partage avec nous notre engagement inébranlable visant à assurer un futur propre à notre planète.» Sous son keffieh blanc, son président et ministre d’Etat des EAU, Sultan al-Jaber, s’est dit honoré et ravi: «C’est le genre de partenariat que l’on tente de créer, destiné au bien de tous. C’est une démonstration de plus que nous sommes des citoyens du monde qui nous engageons pour des problèmes globaux», a-t-il accepté de déclarer à la presse, durant cette journée visant à présenter le projet, ses acteurs et ses partenaires sous leurs plus sémillants atours. Un coup de projecteur qui couronne en réalité quatre ans de négociations au rythme incertain entre les responsables émiratis et Solar Impulse.

Selon Bertrand Piccard, «ces derniers ne donnent pas d’argent liquide, ne nous achètent pas, mais nous accueillent». Les cheikhs ont financé le transport en 747 Cargo de Si2 depuis Payerne, installé la tente lui servant de hangar sur l’aéroport Al Bateen, assurent le support et logent l’équipe de 80 personnes. En échange, «ils placent le logo de Masdar sur l’avion, et souhaitent que soient communiquées leurs valeurs communes avec les nôtres». En coulisse, on glisse que ces négociations s’avéraient parfois confuses et teintées par «un sens de la relation avec le temps qui n’est pas la même, admet André Borschberg. Mais au final, malgré 1001 détails, tout se passe bien et nous sommes très contents.»

Parmi ces nuages dans le ciel bleu du Golfe, la pose du logo du nouveau sponsor sur le bord d’attaque des ailes: Moët Hennessy. La publicité pour l’alcool étant bannie dans ce pays, l’équipe marketing a dû subtilement cacher, par des tissus noirs, le nom du producteur de champagne. Ceci surtout pour la visite du cheikh Abdullah bin Zayed al-Nahyan, ministre des Affaires étrangères, durant laquelle toute la tente d’ordinaire bruissante des travaux de maintenance de l’avion s’est figée dans le silence. Autre élément malaisé, dont même les responsables du projet ignoraient l’existence: sur une affiche géante en arabe où Masdar utilise l’image de l’avion, les logos des sponsors présents sur l’empennage arrière, ainsi que le drapeau suisse, ont été gommés.

Ce panneau figure dans l’entrée de l’immense centre de congrès Adnec, où se tient cette semaine la Semaine du développement durable qui englobe divers rendez-vous, dont le World Future Energy Summit (WFES), et réunit 28 000 professionnels. Un raout qui permet aux éminences du Golfe d’exposer leur vision de politique énergétique pour le futur (moyennement) proche, à un moment où le prix du baril de pétrole, qu’ils contribuent à déterminer, est au plus bas. «Nous avons dépassé le point où seul le prix du brut fixe celui de l’énergie, car les énergies renouvelables sont devenues compétitives», assure Sultan al-Jaber. Aux EAU, le prix du kilowattheure d’électricité coûte en effet moins cher lorsqu’il est fourni par le solaire que par la combustion du gaz, méthode largement préférée. «Nous avons une opportunité unique d’améliorer l’économie de l’énergie, poursuit-il. Et de revisiter nos systèmes de subsides: ceux dont bénéficie le domaine du pétrole sont de 550 milliards de dollars par an dans le monde. On devrait pouvoir en utiliser un peu pour développer les énergies renouvelables» pour se diversifier et pas uniquement pour s’acheter une «bonne conscience verte», admettent les experts.

Depuis quelques années, et aujourd’hui encore malgré la chute du marché pétrolier, les EAU mènent donc le bal en termes d’investissements dans les énergies alternatives: selon les chiffres avancés lors du WFES, pour 1 milliard de dollars de projets seraient en route, dans le solaire mais aussi le nucléaire, et jusqu’à une centaine d’autres milliards seraient planifiés d’ici à 2020, soit autant que le voisin saoudien. Pouvoir le faire savoir à travers l’exposition médiatique d’un projet comme Solar Impulse constituait une aubaine. Et Bertrand Piccard joue le jeu, ne manquant pas de louer ces efforts: «Ils ont ici assez de pétrole pour faire vivre trois générations. Malgré cela, ils investissent du temps, de l’argent et leur réputation dans les énergies renouvelables.»

Ces derniers jours, entre des lunchs constitués d’amuse-bouches ou pris en séance avec son équipe autour d’un plateau-repas d’avion, le président de Solar Impulse s’est ainsi soumis à un marathon de la promotion. Lors d’un panel lors du WFES, tenu en fin de journée devant une petite centaine de personnes seulement alors que l’immense salle en contenait des milliers le matin pour l’ouverture du sommet. Lors d’événements organisés par et pour les sponsors de son projet, tel ABB. Ou lors des conférences et interviews avec la presse durant lesquelles, au journaliste sri-lankais lui demandant s’il craint d’embarquer dans le Si2, il répond, rodé: «J’ai plus peur de vivre dans un monde qui brûle chaque heure un million de tonnes de gaz, charbon ou pétrole, en détruisant la planète, que de voler dans un avion solaire.» Mais de ces passages obligés, Bertrand Piccard, dont l’abnégation semble inépuisable, ne se lasse pas.

De même, il ne manque aucune occasion de redire – comme lors de l’inauguration du pavillon suisse au WFES – qu’«en tant que président honoraire de l’association Swisscleantech, c’est notre rôle de promouvoir cette partie de l’économie suisse. Ici, le gouvernement des EAU est à fond derrière les technologies propres. C’est cette volonté et ce courage politique qui manquent en Suisse et en Europe.»

Présent sur le stand, le directeur de l’Office fédéral de l’énergie Walter Steinmann a rappelé que la Suisse s’est dotée d’une Stratégie énergétique 2050, fondée sur les trois piliers que sont l’amélioration de l’efficience énergétique, un recours accru aux énergies renouvelables ainsi qu’un soutien à la recherche technologique. Avant de louer les efforts de Solar Impulse avec fierté: «Lors d’un débat, le député vert européen du Luxembourg Claude Turmes a dit que «la vision énergétique de l’Europe, c’est Solar Impulse!» Quand bien même la Suisse ne fait pas partie de l’UE.»

Une anecdote qui n’est pas sans rappeler que les relations de Solar Impulse avec la Confédération n’ont pas toujours été lisses; trois départements fédéraux étaient impliqués dans l’affaire du prêt du hangar sur l’aéroport de Dübendorf. Et, en aparté, Bertrand Piccard n’a pas caché, durant les premières années, à quel point il était ardu d’être prophète en son pays, et qu’il eut souhaité un soutien plus franc de la Suisse. Aujourd’hui, la Confédération, à travers Présence Suisse, supporte pleinement l’initiative, pour laquelle elle a imaginé le slogan «An idea born in Switzerland». Giorgio Pompilio, l’un de ses responsables, était là pour le rappeler: «L’idée véhiculée est que l’innovation d’un petit pays comme la Suisse peut compter sur un bon système de recherches, de hautes écoles et d’entreprises qui travaillent en étroite collaboration, afin de trouver des solutions sur mesure aussi dans les technologies propres. Que la Suisse ait été au début moins présente autour du projet s’explique par le fait que, pour concrétiser une telle idée innovante, il faut d’abord parvenir à convaincre divers acteurs dans le pays. Mais, à l’étranger, tout le monde s’unit. Ce projet va rassembler la Suisse derrière lui. Des symboles émotionnels comme le courage et la persévérance des pilotes le portent, les marques suisses partenaires et le drapeau suisse figurant sur l’avion vont véhiculer ces messages.»

Mardi, au début de la conférence de presse, la bannière helvète manquait pourtant à côté de celle des Emirats. Un détail quasi inaperçu et vite corrigé, dont Bertrand Piccard a même tiré profit en insistant sur la présence de la pièce de tissu après avoir demandé de la faire flotter.

«Les cheikhs ne nous achètent pas avec de l’argent liquide, mais nous accueillent»