astronomie

La course aux télescopes géants est lancée

Les travaux de l’European Extremely Large Telescope (E-ELT), un télescope géant de 40 m de diamètre, débutent le 19 juin dans le désert d’Atacama, au Chili. L’Europe se bat dans une course mondiale aux outils d’observation astronomique du futur

La course aux télescopes géants est lancée

Astronomie Les travaux de l’European Extremely Large Telescope, un géant de 40 m de diamètre, débutent le 19 juin

L’Europe se batdans une compétition mondiale aux outils d’observationdu futur

Rasez les Andes, qu’on voie (mieux) le ciel! Ce 19 juin, les ouvriers de l’Observatoire européen austral (ESO) vont dynamiter le sommet du Cerro Armazones, en plein désert d’Atacama, au Chili, afin d’y faire une place plane pour le plus puissant télescope terrestre jamais construit: l’E-ELT (pour European Extremely Large Telescope). Une entreprise pharaonique devisée à plus de 1 milliard d’euros, mais dont le financement n’est pas assuré, et qui se trouve en concurrence avec deux autres projets internationaux de télescopes géants, tous appelés à révolutionner l’astronomie. «Pour nous, ce lancement des travaux est un premier pas important, dit au Temps le directeur de l’ESO, le Hollandais Tim de Zeeuw. Cela rend notre projet visible, et montre à nos partenaires – étatiques, industriels, académiques – que nous sommes dans la course.»

L’E-ELT sera un «monstre» de technologie de 5200 tonnes, avec en son cœur 798 miroirs hexagonaux de 1,45 m de diamètre accolés pour former une surface collectrice totale de 1116 m2, soit 39,3 m de diamètre. De quoi recueillir 15 fois plus de lumière astrale que le VLT, le télescope terrestre le plus perfectionné, lui aussi basé au Chili. Avec cet outil, les astronomes espèrent remonter le temps en plongeant dans les origines de l’Univers, imager les «autres Terres» qui peuplent la Voie lactée ou encore percer les mystères des lois qui gouvernent le cosmos. «Il y a une vraie demande pour ce genre d’instruments de prochaine génération», justifie Tim de Zeeuw.

A cette nécessité scientifique se greffent toutefois d’autres besoins, financiers ceux-ci. Le budget du projet est estimé à 1,1 milliard d’euros. Et les 14 Etats membres de l’ESO, dont la Suisse, se sont engagés à verser au total 735 millions sur onze ans (dont 65 pour la Suisse) pour l’E-ELT. Or une règle de l’ESO qualifiée de «conservatrice» par son directeur veut que les contrats principaux de construction ne puissent être attribués que si les 90% du budget (ici 975 millions) ont été réunis. Le projet E-ELT, imaginé en 2006, est donc pour l’instant encore bloqué.

En 2010, le Brésil a signé avec l’ESO une déclaration signifiant son intention de rejoindre l’organisation européenne, en y apportant 270 millions d’euros, une manne suffisante pour lancer ce gigantesque chantier. Mais, quatre ans plus tard, l’accord n’a pas encore été ratifié par le Congrès brésilien, ce qui empêche son entrée en vigueur.

Tim de Zeeuw veut croire qu’une issue positive est «très proche»: «Après des vérifications d’ordre technique effectuées, le projet est passé avec succès devant trois commissions parlementaires sur quatre. La dernière, celle des finances, devrait se prononcer sous peu. Puis il restera au Sénat et à la présidence à l’avaliser – normalement une formalité.» Et le directeur de souligner encore que «selon un sondage, une très large majorité des astronomes brésiliens est en faveur de ce projet».

Professeure d’astronomie à l’Université de São Paolo, Beatriz Barbuy est de ceux-là: «Le fait, pour le Brésil, de devenir membre de l’ESO permettrait immédiatement à tous ses astronomes de concourir pour obtenir du temps d’observation sur tous les télescopes actuels de l’ESO, les meilleurs au monde. Cela nous ferait franchir des paliers dans nos recherches.» Au-delà de son enthousiasme scientifique, l’astronome se veut plus circonspecte quant aux délais de décision des cénacles politiques de son pays: «2014 est une année d’élections. C’est difficile de faire passer des projets très coûteux dans ce cadre. D’autant que les affaires de corruption rendent les politiciens frileux. Par ailleurs, deux récents remplacements au Ministère des sciences ont retardé tout le processus. Enfin, concernant la participation financière brésilienne, le taux de change de l’euro s’est péjoré avec le temps.» Elle espère, au prix peut-être d’une renégociation de la part brésilienne, qu’une décision puisse tomber «dans les mois qui viennent. Espérons avant la fin de l’année.»

Cassio Barbosa, lui, n’y croit pas. L’astronome de l’Université de Paraiba Valley, dans l’Etat de São Paolo, pense que son gouvernement ne va pas vouloir rejoindre l’ESO de sitôt, car «il rechigne à devoir justifier une dépense si énorme alors que le pays est secoué par des crises sociales». De plus, le chercheur craint la poudre aux yeux: «Il n’est de loin pas acquis que la communauté des astronomes brésiliens, importante mais bien moins grande que celle de moult pays européens, puisse obtenir le temps d’observation nécessaire sur les engins de l’ESO.»

Lui, et quelques collègues, privilégie le soutien d’un autre télescope des superlatifs: le Giant Magellan Telescope (GMT). Menée par un consortium d’institutions scientifiques américaines, australiennes et sud-coréennes, cette initiative envisage de construire à l’Observatoire chilien de Las Campanas une «fleur géante» dont les six pétales ainsi que le cœur seraient autant de disques miroitants de 8,4 m de diamètre, tous dirigés vers le même point d’observation; trois de ces immenses miroirs ont déjà été fabriqués. Le projet, devisé à 1 million de dollars (750 millions d’euros), avance bien: le 19 février, son design a été gelé, et ses pères doivent finaliser son plan de construction.

Mais eux aussi cherchent encore des fonds. L’Etat de São Paolo – l’un des 27 Etats du Brésil –, par l’entremise de sa fondation scientifique Fapesp, évalue l’idée d’investir directement 40 millions de dollars. «Cela nous garantirait 4% de temps d’observation, souligne Cassio Barbosa. Par ailleurs, vu que cet argent est étatique – l’Etat de São Paolo est aisé – et non fédéral, l’aval du gouvernement brésilien n’est pas nécessaire.» La décision était attendue pour avril mais, selon les interlocuteurs, elle dépendrait désormais de celle du gouvernement brésilien concernant l’ESO.

Loin du Chili, à Hawaii, un troisième projet d’instrument colossal est sur les rails: le Thirty Meter Telescope (TMT), lancé par des universités californiennes et canadiennes, et financé à hauteur de 1,3 milliard de dollars notamment par des institutions indiennes, chinoises et, depuis 2013, japonaises. Là aussi: 492 segments de miroirs de 1,44 m combinés en un seul. Le 21 février, l’Université d’Hawaii a approuvé l’octroi de terrain au sommet du mont Mauna Kea pour y lancer la construction de l’appareil.

Alors que les participants à cette course au télescope géant de la prochaine décennie comptent leurs sous et traquent de nouveaux partenaires, affinent leurs plans, et polissent leurs miroirs, Tim de Zeeuw se veut serein: «Il y a de la place pour plus d’un instrument, car chacun aura ses propres propriétés et caractéristiques. Nous aurions voulu commencer les travaux de l’E-ELT il y a deux ans déjà. L’objectif de l’ESO est désormais d’avoir son télescope prêt en même temps que les autres projets, voire – espérons-le – un peu avant.» Soit? «En 2024», lâche-t-il, en espérant à nouveau un soutien prochain du Brésil. Sans quoi l’ESO pourrait devoir se tourner vers d’autres partenaires parfois évoqués (Australie, Israël, Russie, Pologne et Estonie), avec toutefois de nouveaux retards à subir avant de pouvoir scruter le ciel.

«Il y a de la place pour plus d’un instrument, car chacun aura ses proprescaractéristiques»

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