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Confusion, crises aiguës d’hallucinations, vertiges… Rapidement après le début de l’épidémie de Covid-19, certains patients ont présenté des troubles neurologiques. On commence seulement à comprendre leurs mécanismes et comment la maladie touche le cerveau de certains patients.

Dans une étude parue jeudi dans le journal de l’Académie américaine de neurologie, Neurology Neuroimmunology & Neuroinflammation, des médecins du CHUV, sous la direction du professeur Renaud Du Pasquier, ont mis en évidence un lien chez les patients sévèrement touchés entre les atteintes neurologiques et un dysfonctionnement de la barrière hémato-encéphalique. Cette dernière joue un rôle essentiel dans les échanges entre le sang et le système nerveux. Raphaël Bernard-Valnet, neurologue au CHUV qui a participé à cette étude, revient pour Le Temps sur la signification de ces résultats.

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Le Temps: L’objectif de votre étude était de comprendre le lien entre la confusion observée chez certains patients et le covid?

Raphaël Bernard-Valnet: Ce projet a commencé à la toute fin de la première vague en mai-juin 2020. Au CHUV, nous avions des patients qui présentaient des symptômes neurologiques très divers allant de simples vertiges à des patients en soins intensifs souffrant de confusions prolongées, notamment après des intubations. Mais nous ne savions pas s’ils avaient un dénominateur commun. À ce moment-là, on ne savait pas si le virus infectait le système nerveux central, si la réponse inflammatoire avait un impact sur le cerveau et s’il pouvait y avait des réactions immunitaires contre le virus au sein du système nerveux central.

Pour répondre à ces questions, nous avons donc cherché à savoir si l’on retrouvait le virus, des anticorps et un certain nombre de cytokines, des marqueurs de l’inflammation, dans le liquide cérébro-spinal [ndlr, liquide dans lequel baigne le cerveau et la moelle épinière] des patients. Ces observations ont été effectuées sur un ensemble de patients avec des atteintes neurologiques importantes et tous les patients nécessitant une ponction lombaire.

Selon vos résultats, ces dysfonctionnements neurologiques ne sont pas liés à une atteinte du système nerveux central.

Au moment où nous avons soumis ces travaux, on savait déjà que l’on ne trouvait des traces du virus que très rarement dans le liquide cérébro-spinal. En observant les anticorps nous sommes arrivés à montrer qu’il y avait une réponse spécifique contre le virus dans le système nerveux central, sans que l’on sache trop ce qu’elle signifiait. Des études indépendantes de la nôtre, reposant sur des travaux post-mortem, ont montré qu’il n’y a pas d’infection massive du cerveau et pas de destruction neuronale.

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En analysant les profils des Covid-19, ils ne présentaient pas d’inflammation massive comme ont le voit chez les patients avec des infections du cerveau. Néanmoins nous avons observé la présence, chez les patients avec des formes sévères, de quelques médiateurs inflammatoires liés à la barrière hémato-encéphalique. Celle-ci joue un rôle clef pour faire la jonction entre notre sang et les neurones. Plus précisément, un de ses composants, les astrocytes, qui sont des cellules essentielles pour les échanges de nutriments entre le sang et notre cerveau, présentaient des dysfonctionnements liés à l’inflammation dans le sang.

Que signifie l’absence d’atteinte du système nerveux central?

Cela veut dire que la plupart des dégâts ne sont probablement pas causés directement par le virus, mais proviennent d’une répercussion d’une inflammation périphérique sur la barrière hémato-encéphalique. C’est une différence par rapport à d’autres coronavirus que l’on retrouvait dans le système nerveux central. Quand un virus infecte le cerveau, il y a habituellement une destruction neuronale, notamment liée à la réaction du système immunitaire.

L’absence de lésions cérébrales signifie que l’on se remet bien de ces atteintes neurologiques?

Il est difficile de répondre à cette question. La plupart des patients qui ont été hospitalisés en soins intensifs avaient déjà des fragilités préexistantes. Les patients jeunes, même avec des formes sévères, étaient moins susceptibles de développer des confusions prolongées. Le fait que l’on ne retrouve pas de destruction neuronale majeure ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des séquelles au long cours, notamment sur le plan neuro-psychologique. En discutant avec nos collègues en rééducation, on sait que l’état des patients s’améliorait quand même rapidement. Une fois que la barrière hémato-encéphalique commence à fonctionner à nouveau, les personnes récupèrent. On a notamment vu des améliorations importantes en faisant baisser le niveau d’inflammation sanguine avec de la cortisone à haute dose. Maintenant, est-ce qu’elles récupèrent totalement? Certaines études suggèrent que la récupération n’est pas complète.

Selon votre étude, ces dysfonctionnements pourraient aussi être liés au manque d’oxygène?

Il s’agit purement d’une hypothèse. Nous sommes arrivés à montrer que l’inflammation du sang est corrélée à une augmentation de certains marqueurs inflammatoires liés à la barrière hémato-encéphalique. Cette augmentation des cytokines, on ne la voit que chez les cas très sévères. Les patients venus pour un vertige n’ont pas ces marqueurs. L’autre constat, c’est que 70% des patients présentant une confusion prolongée au CHUV ont dû être intubés. Plus généralement, ils présentaient un besoin en oxygène. Le lien entre l’hypoxie et ces atteintes est une hypothèse qui doit être vérifiée.

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Il y a une autre question sur laquelle nous travaillons avec nos collègues des soins intensifs. Nous cherchons à savoir si dans d’autres cas d’insuffisances respiratoires sévères, liées à la grippe ou d’autres pathologies, les patients présentent le même taux de confusion que pour le covid dans des conditions d’hospitalisations similaires. Au CHUV, on a enregistré 105 cas d’insuffisances respiratoires sévères sur les trois dernières années et juste pour le covid en un an nous en avons compté plus de 500. Il y a donc peut-être un effet de miroir grossissant sur un phénomène qui est peut-être commun, mais que l’on observe habituellement beaucoup moins fréquemment.