Avec la mise en place des mesures de déconfinement, la question de l’immunité des malades est devenue centrale pour déterminer l’évolution à venir de la pandémie et identifier un possible traitement. Plusieurs travaux démontrent désormais que l’organisme produit une réponse immunitaire qui devrait protéger les malades contre une nouvelle infection, y compris dans des cas bénins de la maladie, selon une étude menée en France, pré-publiée le 26 mai. Entretien avec le professeur Olivier Schwartz, responsable de l’unité Virus et immunité de l’Institut Pasteur (Paris) et coauteur de cette étude.

Le Temps: Avec les hôpitaux universitaires de Strasbourg, vous venez de publier une étude qui suggère que même des personnes atteintes de formes mineures de Covid-19 sont immunisées…

Olivier Schwartz: Nous avons suivi 160 volontaires, membres du personnel hospitalier de ces hôpitaux. Tous ont été infectés par le SARS-CoV-2, le virus responsable de la pandémie actuelle. Tous ont développé des formes mineures de la maladie, sans hospitalisation. Chez près de la totalité de ces malades (159 sur 160), nous avons détecté la présence dans le sang d’anticorps anti-SARS-CoV-2 (des molécules produites par le système immunitaire pour combattre spécifiquement ce microbe), entre 13 et 41 jours après le début des symptômes. Puis nous avons évalué la capacité de ces anticorps à bloquer la multiplication du virus dans des cellules en culture. Bonne nouvelle: nous avons détecté ces anticorps «neutralisants» chez 79%, 92% et 98% des malades, respectivement 13 à 20 jours, 21 à 27 jours et 28 à 41 jours après le début des symptômes.

Cela signifie-t-il que ces personnes sont à l’abri d’une réinfection?

Très vraisemblablement. Au bout de deux à quatre semaines, ces personnes pourraient avoir développé une immunité protectrice. Et être ainsi armées contre une infection ultérieure. On sait qu’avec la vaccination contre la rougeole, par exemple, les anticorps neutralisants à eux seuls confèrent une immunité protectrice. Reste à savoir combien de temps persistent ces anticorps. Avec le virus SARS-Cov-1, un coronavirus assez proche du SARS-Cov-2, les anticorps persistent au moins deux ans après l’infection. Mais leur fonction neutralisante n’a pas été testée. Avec le MERS, les anticorps subsistent moins longtemps. Et avec les coronavirus responsables de rhumes banals, les anticorps spécifiques persistent probablement quelques mois.

Est-ce la première étude montrant la présence d’anticorps protecteurs contre le Covid-19?

Non. Nos résultats convergent avec ceux de plusieurs autres études. Une étude chinoise, parue le 3 mai dans la revue Immunity, montrait ainsi la présence d’anticorps spécifiques du SARS-CoV-2 chez la majorité des personnes guéries du Covid-19. Ces anticorps ciblaient la protéine S, cette «clé» qui permet au virus d’entrer dans nos cellules pour les infecter. De plus, ces personnes présentaient aussi une forte réponse cellulaire contre ce nouveau virus (via des cellules nommées «lymphocytes T»), ainsi qu’une réponse immunitaire innée. La limite de ce travail était le faible nombre de personnes étudiées (14 seulement).

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Quid des patients qui ont développé des formes sévères de Covid-19?

Ils développent aussi des anticorps neutralisants. En témoigne, parmi d’autres, une récente étude menée au CHU d’Amiens (France). Les auteurs ont suivi 30 patients hospitalisés pour Covid-19. Deux semaines après le début des symptômes, tous avaient développé des anticorps spécifiques du SARS-CoV-2. Mais leurs taux d’anticorps neutralisants variaient, notamment selon l’âge. Chez la majorité des patients, ces taux déclinaient après deux semaines.

En fait, les patients atteints de formes sévères présentent souvent des taux élevés d’anticorps. Non sans logique: le virus se multiplie plus activement chez eux, donc leur réponse immunitaire est plus intense. Et l’activité neutralisante de leurs anticorps est aussi plus élevée.

Pourtant, ces patients développent des formes sévères…

Les anticorps neutralisants ne suffisent pas à les protéger, en effet. C’est qu’une bonne protection résulte de la coordination de trois lignes de défense. L’immunité innée, d’abord, suivie de l’immunité cellulaire (l’activation de lymphocytes T dédiés) et humorale (la production d’anticorps spécifiques). Et les anticorps neutralisants apparaissent peut-être trop tard, quand les symptômes sévères sont déjà installés. Par ailleurs, certaines formes graves, notamment chez les adultes jeunes, sont aussi liées à un emballement incontrôlé de l’immunité innée. C’est le fameux «orage de cytokines». Libérées en excès, ces molécules de défense provoquent paradoxalement une dégradation brutale de l’état de santé des patients, qui semblaient pourtant en voie de guérison.

Isolés à partir de patients convalescents, ces anticorps neutralisants peuvent aussi servir de traitement…

C’est le principe de l’immunothérapie «passive». De nombreuses équipes dans le monde, y compris à l’Institut Pasteur, explorent cette stratégie prometteuse. A condition d’être administrés de façon précoce, les sérums de patients convalescents diminuent en effet la virémie (le taux de virus dans le sang) des patients à risque. Encore faut-il pouvoir disposer de sérum en grande quantité, ce qui limite le recours à cette stratégie. Deux études chinoises, publiées le 26 mai dans la revue Nature, explorent une voie alternative. Ils ont identifié et isolé, à partir du sérum de patients convalescents, les cellules (lymphocytes B) qui produisent ces fameux anticorps neutralisants. L’objectif: cloner les gènes de ces anticorps, de façon à pouvoir les produire en grande quantité de façon synthétique.

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Que penser de l’hypothèse d’une immunité croisée: des personnes déjà exposées à d’autres coronavirus, notamment à la suite d’un banal rhume, seraient protégées du Covid-19?

Cette hypothèse s’appuie notamment sur une étude publiée le 14 mai dans la revue Cell. Chez des personnes jamais exposées au SARS-Cov-2, les auteurs ont trouvé des lymphocytes T qui reconnaissent ce nouveau virus. Pourquoi? Sans doute parce que ces personnes ont été en contact avec d’autres coronavirus, ce qui accréditerait l’idée d’une immunité croisée. De fait, beaucoup de gens ont déjà été infectés par des coronavirus responsables de rhumes bénins. A ce jour, cependant, on ne peut affirmer qu’elles sont protégées contre le Covid-19. Il est également prématuré d’affirmer qu’une immunité collective serait déjà atteinte en Europe. Trop tôt, aussi, pour dire que l’épidémie est derrière nous, même s’il y a des signes encourageants.