Cratères sous le lac de Neuchâtel

Géologie Des dépressions géantes ont été découvertes dans les profondeurs du lac

Ces structures n’auraient rien de volcanique, mais seraient liées à la circulation des eaux souterraines

160 mètres de diamètre et 20 mètres de profondeur: ce sont les dimensions d’un cratère géant, situé sous la surface du lac de Neuchâtel. Jusqu’alors inconnu, il a été découvert par une équipe de scientifiques suisses face à la localité de Chez-le-Bart, et décrit dans la revue spécialisée Geophysical Research Letters. Trois autres structures du même type, mais de format plus modeste, ont également été identifiées dans le lac. Des trouvailles originales dans un lac suisse qu’on imagine souvent – mais à tort – bien connaître.

La doctorante Anna Reusch de l’EPFZ effectuait une campagne de mesures dans le lac de Neuchâtel à la recherche d’indices de tremblements de terre passés lorsqu’elle est tombée sur la dépression de Chez-le-Bart. La jeune géologue dit qu’elle se souviendra longtemps de ce jour: «Mon expérience montre qu’au XXIe siècle, il reste possible de faire des découvertes excitantes en Suisse», s’enthousiasme-t-elle.

Poursuivant leurs explorations, les scientifiques ont encore trouvé 3 cratères sur le fond nord-ouest du lac. Leurs dimensions exactes ont pu être mesurées grâce à un équipement de bathymétrie sophistiqué, reposant sur l’émission d’ondes acoustiques depuis un bateau. Tous situés à une profondeur supérieure à 100 mètres, ils ont un diamètre compris entre 80 et 160 mètres et une profondeur de 5.5 à 30 mètres.

«Il peut paraître surprenant que ces cratères ne soient découverts qu’aujourd’hui: on dit souvent que la Suisse possède les meilleures cartes du monde! Mais en fait les fonds des lacs sont mal connus. Cela ne fait que quelques années que nous disposons d’outils nous permettant de les cartographier méthodiquement», fait valoir le géologue Michael Strasser de l’EPFZ.

Quelle peut être l’origine de ces mystérieuses dépressions lacustres? Pour le déterminer, les scientifiques ont effectué une batterie d’analyses complémentaires sur celui de Chez-le-Bart, surnommé «Crazy Crater» («le cratère fou») en raison de sa taille et de sa forme parfaitement circulaire. Ils ont découvert qu’il était rempli d’une épaisse couche de matière semi-solide de 60 mètres de profondeur. Impossible cependant d’y prélever une carotte de sédiments, le matériau était trop fluide.

Cette observation a amené les géologues à suspecter l’existence d’un courant venu des profondeurs, qui maintiendrait les sédiments en suspension et les empêcherait de se déposer sur le fond comme cela se produit normalement dans les lacs. «La température enregistrée à l’intérieur du cratère, supérieure à celle des eaux environnantes du fond du lac, et certains signaux chimiques nous ont confirmé que c’était bien de l’eau et non un gaz qui jaillissait du fond du cratère. Celui-ci constitue en fait une source d’eau géante», explique Michael Strasser.

Pas question donc de volcanisme ici: les cratères feraient partie du réseau de circulation des eaux souterraines issues du massif du Jura. Ce qui ne signifie pas qu’ils soient dépourvus d’activité. «Nos observations suggèrent qu’ils ont connu au moins 4 phases éruptives au cours des 10 000 dernières années, avec le déversement d’importants volumes de sédiments dans le fond du lac», révèle Michael Strasser.

Les scientifiques doivent encore déterminer ce qui a causé ces éruptions. Sont-elles liées à des précipitations particulièrement intenses, à une activité tectonique, à un autre événement encore? Davantage de recherches seront nécessaires pour le dire. «On ne sait pas non plus si de telles éruptions pourraient de nouveau se produire, mais nous observons maintenant les cratères du lac de Neuchâtel depuis deux ans et ils semblent stables», précise le géologue. Le cratère de Chez-le-Bart, par exemple, n’aurait pas déchargé de sédiments depuis environ mille six cents ans.

Ces dépressions ne sont pas des particularités propres au lac de Neuchâtel. «Des analyses suggèrent qu’il en existe aussi dans le lac Léman, mais aussi dans ceux de Bienne et de Thoune», révèle Michael Strasser. Ces structures doivent encore être documentées avec précision par des scientifiques, mais a priori leurs dimensions ne dépasseraient pas celles du «cratère fou» du lac de Neuchâtel.

«Ces cratères ont connu au moins 4 phases éruptives au cours des 10 000 dernières années»