Dans les minutes qui suivent le coucher du soleil, les photos de Shatoosh deviennent étranges. De plus en plus floues, de plus en plus sombres, elles donnent à certains profils de graminées des airs d’estampes orientales et à certaines silhouettes de maisons des allures de châteaux hantés. Quelques-unes d’entre elles, produits de la faible sensibilité de l’appareil et du point de vue si particulier du chat, se révèlent tout simplement magnifiques.

Leur mystère préfigure l’obscurité totale qui s’apprête à envahir les clichés. Il marque le moment où le monde de Shatoosh bascule pour nous filer entre les doigts. Un collier muni d’un GPS permet encore de suivre grossièrement ses déplacements. Mais nous n’assistons plus deux fois par minute à ses élans et à ses hésitations. Et nous perdons toute illusion de voir un peu le monde par ses yeux. Le doute, cette fois, n’est plus permis: son monde s’est refermé sur lui.

Or c’est à ce moment précis qu’un chat de plein air, un chat ayant accès au dehors, vit le plus intensément. «Même s’il s’adapte au rythme de ses propriétaires, le chat reste un être de la nuit, un animal actif sous l’influence du pouvoir et de l’attraction de la nuit» (1), affirme dans l’un de ses livres le vétérinaire Joël Dehasse.

Les raisons ne manquent pas. Les chats affrontent moins d’«éléments perturbateurs» de nuit que de jour, à savoir moins de vacarmes humains, moins de trafic automobile, moins de chiens en promenade. «Son environnement se fait plus contrôlable», souligne la vétérinaire comportementaliste Valérie Dramard. «Un changement qui l’encourage à conduire des explorations plus larges.»

Parallèlement, la nuit multiplie les incitations. «L’activité biologique augmente au crépuscule», remarque l’écrivain scientifique Jean-Luc Renck. «Les chauves-souris s’envolent. Les insectes grouillent. Les souris, qui fuient la lumière du jour, s’extraient de leurs trous en quête de nourriture. Soudain, il se passe partout quelque chose.»

C’est l’heure où les chats oublient les limites habituelles de leur territoire et se laissent entraîner très loin de leur domicile. L’heure où ces chasseurs de l’aube et du crépuscule retrouvent leur activité favorite. L’heure où ces prédateurs s’épanouissent.

Au cours du mois qu’a duré le reportage, neuf proies ont été ramenées à la maison, pour être déposées dans la cuisine ou sur la terrasse: cinq souris, deux musaraignes et deux oiseaux. Par qui? Cela restera à jamais un mystère. Jamais Shatoosh n’a pris en photo la moindre scène de chasse. Ni les siennes, ni celles de ses deux colocataires.

(1) Tout sur la psychologie du chat, Odile Jacob, 2008.