«Regardez ce parc», enjoint Nathalie Farpour-Lambert en montrant l’espace vert de l’autre coté de la rue. «Ne pourrait-on pas en construire plus?». C’est vrai qu’il est agréable ce petit parc ensoleillé, avec ces enfants qui courent joyeusement, avec semble-t-il encore de l’énergie à revendre.

Attablée sur une terrasse ombragée, dégustant un expresso – sans sucre - la pédiatre des Hôpitaux universitaires genevois (HUG) en vient rapidement aux faits : notre environnement constitue un terreau fertile pour l’obésité. Les occasions de dépenser de l’énergie sont de plus en plus rares, et les tentations grasses et sucrées nous harcèlent constamment.

Tel est le constat de cette femme au tempérament avenant, qu’on sent immédiatement happée par son sujet. Elle cite un rapport? Elle cherche la source dans son smartphone. Elle veut expliquer quelque chose? Elle dessine un graphique. Enfin pas là, vu qu’elle n’a pas de papier à sa disposition. Qu’à cela ne tienne, elle mime l’allure des courbes avec ses doigts.

Le surpoids, une épidémie

A 47 ans, Nathalie Farpour-Lambert vient d’être nommée présidente désignée de l’Association européenne pour l’étude l’obésité (EASO). Une tâche de plus dans son escarcelle, qui en contient déjà beaucoup. La pédiatre est par ailleurs présidente fondatrice de Contrepoids, programme des HUG qui repose sur une approche transversale pour combattre l’obésité, que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie désormais d’épidémie. 800 millions de personnes sont en surpoids dans le monde, avec les enfants en première ligne. Plus gros, plus tôt, ils représentent déjà un enfant sur cinq en Suisse. Dans ce contexte, «la nomination d’une pédiatre à la tête de l’EASO est un signal fort», commente le professeur Alain Golay, diabétologue qui est par ailleurs son chef de service aux HUG.

Après 20 ans de pédiatrie, j’ai fait le constat que la médecine seule ne peut pas soigner tous les obèses. Les traitements ont des résultats très positifs, mais limités

Ne vous attendez pas à discuter oméga 3 ou cinq fruits et légumes par jour avec elle. Non pas que ça ne l’intéresse pas, mais Nathalie-Farpour Lambert préfère prendre du recul et avoir une vision globale, comme elle aime le répéter. Elle a d’ailleurs entamé un Master de politique de santé globale à l’Ecole de médecine et d’hygiène tropicales de Londres qui complétera son diplôme de médecin de l’Université de Genève. «Après 20 ans de pédiatrie, j’ai fait le constat que la médecine seule ne peut pas soigner tous les obèses. Les traitements ont des résultats très positifs, mais limités». Changement de technique. Désormais dans son collimateur: l’environnement. Comprenez : les industries agro-alimentaires, qui veulent nous faire avaler n’importe quoi. «On a tendance à rejeter la responsabilité sur les individus qui ne savent pas s’alimenter correctement, mais c’est oublier l’environnement. Nous vivons dans un monde de surabondance de l’offre alimentaire.» Cette surabondance, c’est autant de tentations, voire d’injonctions à toujours manger plus, ce qui fait exploser nos calories quotidiennement ingérées, comme l’a révélé une étude américano-néo-zélandaise cet été dans le Bulletin de l’OMS.

Non seulement nous mangeons trop, mais aussi trop gras ou surtout trop sucré. 80% des aliments du commerce contiennent des sucres ajoutés, «il y en a même dans la sauce tomate!», s’emporte-t-elle. Et les groupes industriels en ajoutent toujours plus. Un exemple suisse: il y a quelques années, 85% du sucre que nous consommions provenait des betteraves (autrement dit du sucre de table que l’on ajoute soi même en contrôlant les quantités). Aujourd’hui, 85% du sucre que nous ingérons provient de la nourriture industrielle. Avec autant de sucres, c’est la facture calorique qui est salée.

Avoir un impact

Que peut faire un simple médecin face à cette situation?  La tâche est insurmontable. Mais pour cette ancienne sportive de haut niveau, qui pratiquait le ski nautique et le plongeon acrobatique, se fixer des objectifs et se surpasser pour les atteindre fait partie de son ADN.  «Sa motivation est sans limites, confirme Alain Golay. C’est une forte personnalité, elle possède un enthousiasme et un esprit créatif qui lui permettent de concrétiser ses projets. Sa carrière est exemplaire».

Issue d’une dynastie de médecins, elle a suivi les pas de ses aînés et a enfilé la blouse blanche en 1994. Frappée par le nombre croissant d’enfants obèses qu’elle voit défiler (certains prennent plus de 8 kilos par an), elle décide d’agir. Au niveau national, d’abord.  C’est notamment grâce elle que la Suisse fut le premier pays au monde à reconnaître l’obésité infantile comme maladie chronique, et à rembourser les traitements de groupe. Au niveau global, ensuite, notamment grâce à ce poste à l’EASO, «où elle devrait avoir un impact certain», prédit Alain Golay. Enfin, Nathalie Farpour-Lambert est également partenaire-conseil pour la Commission européenne.

Contre la puissance du marketing

«Il y a tellement d’enjeux économiques que nous sommes parfois dans des situations où la puissance économique des multinationales dépasse celle des états», explique la pédiatre. Au Mexique, premier consommateur de Coca-Cola, l’offensive marketing du géant n’a plus de limites, les prix étant, dans certains états, moins élevés que ceux de l’eau, souvent grâce à des avantages fiscaux. «Beaucoup de choses se jouent en dessous de la table», affirme-t-elle. C’est David contre Goliath.

Il y a tellement d’enjeux économiques que nous sommes parfois dans des situations où la puissance économique des multinationales dépasse celle des états

Pourtant, de combat, Nathalie Farpour-Lambert ne veut pas en entendre parler. «Ce qui m’intéresse, c’est informer, dénoncer, et fédérer une demande de la population, car c’est dans son intérêt.» Et la médecin de parler des bienfaits de la «social pressure», pression sociale qui a déjà permis une diminution spectaculaire des prix des traitements anti VIH en Afrique du Sud. «Il faut réussir à faire asseoir tout le monde, y compris les industriels, autour de la table des discussions et débattre de tout cela sans que ces derniers ne soient juges et partie», assène-t-elle.

«Si nous voulons vaincre l’obésité, nous devons parvenir à un équilibre entre la santé et l’économie. Il faut donc se poser la question, jusqu’où sommes-nous prêts à prétériter la santé au bénéfice des industriels?» En tout cas, son rôle de poil à gratter auprès des Nestlé et consorts n’a pas l’air de l’inquiéter. «Je sais que ce que je dis peut déranger. Mais tant pis, si ça peut faire avancer les choses...»