L’ONU vient de tirer la sonnette d’alarme. Des essaims de criquets, aussi grands que le Luxembourg, du jamais-vu depuis plusieurs décennies, ravagent les cultures au Kenya, en Ethiopie et en Somalie, menaçant d’envahir d’autres pays. Un nouveau fléau qui risque d’aggraver la situation alimentaire, déjà précaire, dans la région. Cyril Piou, spécialiste de la maîtrise des populations d’acridiens au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, à Montpellier, explique les ressorts de cette crise.

Le Temps: Etes-vous surpris par l’invasion de criquets en Afrique de l’Est?

Cyril Piou: Non. Nous surveillions la situation depuis longtemps. La genèse de cette crise remonte à 2018 quand un cyclone a frappé les côtes yéménites. Dans des zones semi-désertiques, l’habitat des criquets pèlerins, de fortes pluies provoquent une explosion de la végétation, ce qui favorise la multiplication de ces insectes. Si ces conditions propices sont réunies, ils se reproduisent de façon exponentielle. D’une génération à l’autre, soit un trimestre, leur nombre est multiplié par 20, par 400 en six mois. Les criquets pèlerins isolés sont inoffensifs mais, une fois une dynamique de grégarisation enclenchée, ces derniers changent de comportement. Ils forment alors de gigantesques essaims dévastateurs pour les cultures. C’est ce qui s’est passé au Yémen. Les essaims ont ensuite gagné l’Iran, le Pakistan et l’Inde, et en parallèle le reste de la péninsule Arabique ainsi que l’Afrique de l’Est.

Comment se prémunir contre ce fléau?

La meilleure réponse est la prévention: identifier les zones de reproduction intense et détruire au sol les larves dès le début de la grégarisation. Les pays concernés utilisent des insecticides pulvérisés à dos d’homme ou montés sur des véhicules tout-terrain. Les zones à risques ne sont pas immenses. Pour la Mauritanie, par exemple, cela représente quelques centaines de kilomètres carrés à traiter chaque année. L’impact est donc limité. Ces dernières décennies, la lutte contre les invasions de criquets pèlerins s’est beaucoup améliorée. Sous l’impulsion de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), les pays collaborent davantage et l’échange d’informations grâce aux nouvelles technologies est plus performant. Il n’est pas question d’éradiquer tous les criquets pèlerins. Non seulement, cela serait impossible, car leur habitat s’étend de la Mauritanie à l’Inde, mais cela déstabiliserait les écosystèmes de ces régions.

Lire aussi: Des milliards de criquets voraces créent une situation apocalyptique dans la Corne de l’Afrique

Le débat sur la nocivité des pesticides influe-t-il sur la lutte contre les criquets?

Il existe un bio-pesticide à base d’un champignon. Ce produit existe depuis une cinquantaine d’années. Malheureusement, il est peu utilisé, car il est plus difficile d’emploi. Il faut notamment le maintenir au froid. Ceci dit, en Afrique, il n’y a pas de remise en question des pesticides contre les criquets pèlerins, car on est bien conscient du risque de catastrophe si rien n’est fait en amont. Paradoxalement, quand il n’y a pas d’invasions, les financements baissent et les efforts de prévention se relâchent. Nous avons donc des crises cycliques, tous les dix ou quinze ans. Les facteurs politiques sont aussi déterminants. Dans les pays déchirés par des conflits, comme le Yémen ou la Somalie, la prévention est défaillante.

La situation est désormais hors de contrôle. Combien de temps peut durer cette crise?

Tout dépendra de la capacité à mettre en place une réponse rapide. La FAO vient de lancer un appel à l’entraide internationale pour réunir 70 millions de dollars afin de lutter contre les gigantesques essaims qui se sont formés. Des avions ou des hélicoptères sont maintenant nécessaires pour pulvériser les insecticides. C’est beaucoup plus onéreux et l’impact écologique est bien plus grand. En 2003, lorsque les essaims avaient ravagé l’Afrique de l’Ouest, la réponse avait tardé et au final les opérations avaient coûté dix fois plus qu’initialement prévu.

Les criquets ne sont-ils pas aussi une ressource alimentaire?

Oui, les criquets sont mangés depuis longtemps dans de nombreux pays et peuvent aussi servir à alimenter des animaux d’élevage. La teneur en protéines des criquets est très intéressante pour remplacer les viandes. Mais pour pouvoir utiliser ces ressources, il faudrait les capter avant qu’elles ne deviennent des essaims dévastateurs, car il serait très difficile de collecter des criquets sur des superficies de centaines de kilomètres carrés. Au Pérou par exemple, certaines populations de criquets sont maintenues à des niveaux suffisamment élevés pour servir d’alimentation, tout en évitant d’avoir des pullulations trop importantes. Il y a d’autres exemples sur des sauterelles au Mexique ou en Asie du Sud-Est. Pour le criquet pèlerin, la difficulté réside dans son développement dans des zones semi-désertiques et reculées des populations humaines.

Le réchauffement climatique a-t-il un effet sur la prolifération des criquets?

Ce n’est pas établi, même si des études sont en cours. Le réchauffement climatique a un effet sur la pluviométrie, c’est certain. Mais, il faut aussi se souvenir que les invasions de criquets se produisaient dans le passé. Il suffit de lire la Bible ou le Coran.

L’Europe pourrait-elle un jour être concernée par de tels essaims?

Non, je ne crois pas. Il faudrait des modifications climatiques et environnementales très importantes pour avoir des essaims de criquets pèlerins sur le continent. Mais d’autres espèces de criquets ont récemment ravagé des cultures, comme en Sardaigne l’été dernier. L’Amérique du Sud et l’Australie sont aussi régulièrement touchées par les criquets.