Question au dalaï-lama à propos du don d’organes, qu’en pense-t-il? «Si la décision du don est faite la conscience claire, c’est très bien.» Un temps, puis: «Un lama tibétain avait demandé à ce que son corps soit donné aux vautours. Qu’il les nourrisse, au moins. Brûler des corps, cela n’apporte rien! J’ai bien connu ce lama, il était très maigre, donc les vautours n’ont pas eu beaucoup…» Nouvelle vague de rires dans l’Amphimax, la plus grande salle de l’Université de Lausanne. Lundi, durant deux sessions de deux heures, le guide spirituel rencontrait des scientifiques pour l’un de ces débats qu’il affectionne, au croisement de la recherche et de la spiritualité (LT du 18.03.2013). Intitulé donné par les académiciens, qui résonne comme une quête: «Vivre et mourir en paix.» Et avec humour: le maître sait s’attacher son auditoire en glissant ses petites phrases, l’air espiègle. A Maya Burger, qui enseigne les études indiennes, et qui l’interroge sur la pertinence des anciens rites ou la nécessité d’en créer de nouveaux, le dalaï-lama exécute la tradition: «Les rituels sont une activité physique et verbale exprimant une certaine émotion. Les rites faits par autrui ne sont pas très efficaces pour le mort.»

Le dialogue porte donc sur le vieillissement et ses enjeux, notamment psychologiques et sociaux, ainsi que la fin de vie. En fait de débat, le public découvre surtout la sincère avidité des scientifiques d’entendre la parole du guide bouddhiste. Animateur des débats, le vice-recteur Philippe Moreillon débute par la simplicité: Que répond-t-on à un enfant qui demande si c’est bien de vieillir? Puis chaque spécialiste détaille ses interrogations. Comment bien vieillir? demande Dario Spini, en psychologie sociale; existe-t-il une santé spirituelle et des maladies spirituelles? lance Jacques Besson, de sa position de psychiatre; que faire face à une demande d’euthanasie? s’inquiète Claudia Mazzocato, venue des soins palliatifs du CHUV?

Les réponses du dalaï-lama, 78 ans, font la part belle au pragmatisme, et à ses valeurs centrales: compassion, morale «séculière» («plus universelle que les religions») et nécessité de donner un sens à sa vie. A un étudiant en médecine qui l’interroge sur le rôle des médecins pour accompagner les aînés, le bouddhiste répond par un humble «je ne sais pas», qu’il aura dit à plusieurs reprises. Pas de slogans assénés sans une expérience personnelle. Il suggérera néanmoins des concertations entre praticiens pour «trouver de nouvelles solutions». S’agissant de l’euthanasie, il glisse que «nous devons analyser les raisons de ce désir de mourir. Si les motifs sont légitimes, si le traitement coûte très cher pour une famille qui en pâtira, s’il n’y a aucun espoir, et que la prolongation de vie occasionnera à long terme davantage de souffrances que de bien, pourquoi pas? Mais si c’est l’expression d’une impatience, il faut essayer de la surmonter en donnant de l’espoir. Il y a un équilibre à trouver entre sagesse et compassion…»

La discussion met en lumière la différence entre l’approche, par nature collective, des problèmes auxquels les chercheurs sont confrontés, et la réponse individuelle, nourrie par la vie spirituelle, du guide tibétain. Ainsi, il en est sûr, vieillir se prépare: «On doit travailler ses émotions, comme une hygiène de l’émotion. Un esprit sain génère un corps sain. Si l’on est esclave d’émotions négatives, nuisibles, c’est problématique. De plus, en vieillissant, les limites physiques se manifestent, dans la perception sensorielle – pour écouter de la musique, par exemple. Mais l’on peut s’y préparer en entretenant de bonnes ressources spirituelles: la compréhension, la ­compassion, aidées par la connaissance. L’intelligence combinée à la chaleur du cœur peuvent faire beaucoup, donner une vie pleine de sens et d’enthousiasme.» La mort elle-même se prépare, ajoute plus tard le sage: «Si vous n’êtes pas préparé et que la mort approche, vous êtes choqué, vous paniquez. S’y préparer mentalement rappelle que la mort fait partie de la vie.» On peut la «visualiser, s’y familiariser», ajoute-t-il, évoquant des pratiques de méditation.

Autant de réponses qui ne se situent pas sur le même plan que les soucis, finalement pratiques, des chercheurs. Un petit choc culturel apparaît même lorsque le dalaï-lama est questionné sur le fait que la majorité des Occidentaux meurent à l’hôpital ou en institution médicalisée. Souci de riches, balaie l’interlocuteur, que bien des pays aimeraient avoir, parce que là, mourir à la maison fait penser que l’on aurait pu avoir de meilleurs soins à l’hôpital.

Au fond, les universitaires étaient curieux de soumettre à l’autorité spirituelle des questions aux limites de leurs champs de recherche, expliquera Philippe Moreillon au terme de l’événement. Le dalaï-lama les a toutefois pris au mot, en leur suggérant plusieurs axes de recherche, sur l’importance de l’atmosphère de l’entourage pour les seniors, sur le bien-être mental en lien avec la santé, ou sur la définition de la mort. Et puis, ajouter aux cours, en particulier en médecine, la dimension des «qualités humaines». Car «le futur de l’humanité dépend entièrement de l’éducation», assure-t-il. Et parce que «tous ces problèmes ne peuvent pas être réglés par la prière, en invoquant Dieu. Dieu a déjà assez de soucis en ce moment, ce ne serait pas sympathique.» La grâce, et l’humour.

«On doit travailler ses émotions… Un esprit sain génère un corps sain»