Vous pourriez jadis avoir entendu parler de Daniel Probst pour ses riffs de guitare endiablés dans un groupe de punk-rock ou pour la précision de ses coups de crayon au sein d’un bureau d’ingénieur. Mais après un constat réaliste sur ses capacités artistiques, il a gardé la musique pour son temps libre et abandonné, à l’âge de 17 ans, son apprentissage de dessinateur technique.

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Dix-huit ans plus tard, il vient de terminer un doctorat en chimie et science moléculaire à l’Université de Berne. Un long cursus pour un homme qui n’aimait pourtant pas étudier. «En fait, j’ai commencé à aimer l’école quand j’ai commencé à travailler, lors de mon premier apprentissage», sourit le jeune diplômé. Cette révélation le poussera à enchaîner un autre apprentissage, en informatique cette fois, avec un bachelor dans le même domaine, un master de biologie computationnelle et, enfin, son doctorat sous la direction du professeur Jean-Louis Reymond.

C’est un challenge de reprendre ces données complexes et de faire en sorte qu’elles puissent être interprétées par tout le monde

Daniel Probst

Un retour vers les sciences et la technologie qui ne doit finalement rien au hasard. Enfant, déjà, le jeune Seelandais originaire de la petite commune bernoise de Finsterhennen s’amusait dans la nature, observant les insectes et les étoiles avec son père. Et quand il n’était pas dehors, Daniel Probst découvrait les balbutiements de l’informatique en jouant avec les vieux ordinateurs d’un ami de la famille. Vingt ans plus tard, l’informaticien a toujours une grande soif de savoir. Ce qui le poussera, un dimanche pluvieux, à mettre au point le site Corona-data.ch.

Apprendre par la pratique

On est au mois de mars 2020. Les cas de Covid-19 augmentent quotidiennement et le Conseil fédéral annonce le semi-confinement. Daniel Probst, lui, achève sa thèse sur les «Méthodes évolutives dans l’exploration et la visualisation de grands espaces chimiques». Poussé par l’envie de se concentrer sur autre chose et par une météo qui l’empêche de sortir faire du skate, le passionné des chiffres décide de créer un site internet regroupant les cas de coronavirus du pays. «Je m’intéressais beaucoup à ce qui était en train de se passer et j’avais également envie d’apprendre à utiliser une nouvelle plateforme de visualisation des données, que je n’avais encore jamais exploitée. C’était une sorte d’apprentissage par la pratique pour moi.»

Très vite, son outil fait parler de lui. Alors que le site internet de l’OFSP n’actualise ses données qu’une fois par jour, Daniel Probst livre un aperçu de la situation quasiment heure par heure. Son secret? Une agrégation automatique des données publiées sur les sites cantonaux. Avec le temps, les différentes analyses se diversifient, des tableaux sont ajoutés avec, notamment, l’évolution des hospitalisations ou le pourcentage de tests positifs. Avec ses courbes colorées, Corona-data est une photographie en temps quasi réel de la situation sanitaire.

Si la conception, en un après-midi, d’un site internet plus précis que celui de la Confédération a de quoi impressionner les néophytes du web, la partie technique n’était pas la plus ardue, selon l’informaticien: «Le plus gros défi a été de traiter ces chiffres et de les rendre visibles et compréhensibles. C’est un challenge de reprendre ces données complexes et de faire en sorte qu’elles puissent être interprétées par tout le monde.» Avec cela, rafraîchi plusieurs fois par jour et présenté de manière visuelle et intelligente, Daniel Probst a inspiré la confiance de nombreux spécialistes, politiciens et médias.

Celui qui écrivait sa thèse dans un anonymat quasi complet jusqu’au début du printemps voit depuis quelques mois les demandes d’interview affluer. «Je dois dire que c’est très bizarre pour moi, d’autant plus que je suis assez introverti. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’exercice me plaît, mais je pense que la communication scientifique est essentielle.» Pour Daniel Probst, les chercheurs restent encore trop souvent dans l’ombre, alors qu’il est primordial que le public puisse mettre un visage sur le travail effectué. Surtout en pleine crise.

Désinformation diffuse

Il y a un mois, il a d’ailleurs publié un message politiquement orienté sur son site pour inciter la population et le gouvernement à écouter davantage la science. «C’était un moment où certaines publications commençaient à dire aux chercheurs de ne pas essayer d’influencer les autorités. Or la Suisse est un magnifique terreau de scientifiques pointus qui méritent d’être écoutés. Maintenant plus que jamais, alors que la désinformation, notamment autour des masques, devient toujours plus diffuse.»

Il est nécessaire selon lui de donner une visibilité aux chercheurs, aussi pour créer des vocations: «Quand je réfléchis aux modèles que j’avais enfant, je réalise que j’étais surtout inspiré par des skateurs ou des figures du rock. Au niveau de la science, j’étais passionné par l’histoire de Marie Curie, mais je n’avais pas de modèle de scientifiques modernes, ceux-ci sont trop peu connus.»

Aujourd’hui, Daniel Probst continue de travailler sur Corona-data.ch mais il a délégué la récolte de données à openZH, l’unité qui gère les données du canton de Zurich. Il faut dire que le Seelandais a moins de temps libre qu’en mars: en plus de l’adoption de deux chatons, il a rejoint cet été le laboratoire de recherche zurichois de l’entreprise IBM.


Profil

1985 Naissance à Finsterhennen (BE).

1996 Premiers contacts avec les ordinateurs et l’informatique.

2007 Diplôme d’apprenti en informatique, à La Mobilière.

2016 Intégration de l’équipe du prof. Jean-Louis Reymond pour un doctorat en chimie et sciences moléculaires à l’Université de Berne.

2020 Création du site internet Corona-data.ch et entrée chez IBM.


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