A part l'homme, il n'existe pas de mammifère terrestre capable de reproduire les sons qu'il entend autour de lui. Les oiseaux, et particulièrement les perroquets (lire ci-dessous), possèdent cette faculté, mais on ne verra jamais un chien ni même un primate siffler un petit air de Mozart même s'il l'a entendu des heures d'affilée. C'est sous l'eau qu'il faut aller chercher le plus proche «cousin» de l'homme capable de réussir une prouesse de ce style. On sait depuis longtemps que les grands dauphins en captivité imitent sans peine et dès la première écoute de nouveaux sons émis par leur entourage. Dans un article paru dans la revue Science du 25août, Vincent Janik, chercheur à l'Université de St. Andrews en Grande-Bretagne, montre maintenant que des individus sauvages ont la même capacité. En l'occurrence, ils reproduisent les sifflements que les autres membres du groupe envoient.

Cette découverte renforce l'hypothèse selon laquelle un grand dauphin imite le cri d'un de ses congénères pour s'adresser directement à lui. L'étude de cétacés en captivité a montré que les échanges de sifflements sont utilisés en premier lieu lorsque les individus sont hors de vue les uns des autres. On suppose donc que cette communication sert à la cohésion du groupe et à la reconnaissance de ses différents membres. Mais sans en avoir une preuve solide.

«Il y a souvent un effet évident de la présence de l'observateur sur le comportement du dauphin, explique Vincent Janik. C'est pourquoi j'ai utilisé une méthode non invasive pour localiser les cris des cétacés.» Des hydrophones ont été placés près du rivage pour éviter l'usage de bateaux que les dauphins ne manqueraient pas d'accompagner. Les sources sonores ont été localisées par triangulation. Le chercheur a ensuite considéré que tous les sifflements identiques, provenant de deux endroits suffisamment éloignés et espacés de 3 secondes au maximum, sont des messages «personnels» échangés entre deux dauphins.

«De manière générale, les animaux ayant de fortes relations sociales individuelles possèdent des systèmes de communication comprenant des «signatures» permettant aux individus de se reconnaître entre eux, explique Peter Tyack, chercheur à l'Institut océanographique de Woods Hole aux Etats-Unis, dans un texte de perspectives accompagnant l'article de Science. Par exemple, les primates – dont les hommes – ont des traits du visage qui diffèrent, ce qui leur permet de s'identifier les uns les autres. Cette communication visuelle n'est d'aucune utilité pour les dauphins. La visibilité sous-marine est très vite limitée. Les cétacés n'ont d'autre choix que d'avoir recours à des signaux sonores.»

Mais les dauphins ne peuvent pas se fier aux caractéristiques de la voix pour se reconnaître, comme le ferait n'importe quel humain ayant un interlocuteur familier au téléphone. Lorsqu'ils plongent, le volume des gaz dans le conduit vocal des cétacés est compressé à mesure qu'ils descendent dans les profondeurs. Dans ces conditions, il est impossible de préserver le même timbre de voix.

C'est pourquoi les dauphins, qui émettent des sons très diversifiés, ont développé des «signatures» sonores qui sont propres à chaque individu. Selon Peter Tyack, cette espèce de «cri d'identité» s'acquiert durant les premières années de la vie. Le choix de la mélodie dépend de l'apprentissage. La plupart des dauphins développent un sifflement différent de celui des parents mais similaire aux autres sons présents dans leur environnement au moment de leur naissance.

Cette particularité a été démontrée il y a quelques années par des études sur des dauphins en captivité. Ces derniers sont même capables d'associer des sifflements nouvellement appris à des objets. Selon Peter Tyack, «Vincent Janik nous apporte maintenant une preuve importante que cet «étiquetage vocal» est utilisé par les dauphins sauvages pour leurs communications sociales.»