Lorsqu’on évoque des complications post-opératoires, on pense davantage à des symptômes physiques qu’à des troubles d’ordre psychologique. C’est pourtant une conséquence bien réelle des chirurgies bariatriques, ces opérations consistant à réduire le volume de l’estomac chez les patients obèses.

Des médecins de l’Institut de recherche Sunnybrook à Toronto viennent de publier dans la revue JAMA Surgery une étude aux résultats inquiétants: d’après ces derniers, les risques de suicide augmentent de 50% chez les personnes opérées.

Cela fait quelques années que les médecins examinent le possible lien entre l’une de ces chirurgies et le taux de suicide. En 2007, une équipe de la faculté de médecine de l’Université d’Utah a ainsi établi pour la première fois dans le New England Journal of Medicine que le taux de mortalité par accident violent ou suicide était plus élevé chez les patients ayant reçu un «by-pass gastrique», chirurgie dans laquelle est court-circuitée la majeure partie de l’estomac, par rapport à des obèses non opérés.

«La chirurgie par by-pass engendre une situation paradoxale, décrit Lucie Favre, médecin-cheffe de la Consultation obésité du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne. D’un côté, elle diminue considérablement les risques cardiovasculaires ou de cancer, mais de l’autre, elle augmente la morbidité par suicide des patients.»

Absorption modifiée

Pour cette présente étude, Junaid Bhatti et ses collègues de l’Institut Sunnybrooke se sont plongés dans les dossiers médicaux de 8815 patients de la province canadienne d’Ontario ayant subi une chirurgie bariatrique entre 2006 et 2011, avec pour objectif d’examiner si les comportements autodestructeurs évoluaient après être passés sur la table d’opération. Chaque patient a été suivi durant six ans, trois ans avant, et trois ans après la chirurgie.

Durant cette période, 111 d’entre eux ont été admis à l’hôpital, pour un total de 158 tentatives de suicide. 111 patients sur 8815 (soit environ 1,2%): le chiffre est somme toute modeste. Mais avec un tiers des tentatives antérieures à la chirurgie, et deux tiers postérieures, ceci se traduit par un risque de tentative de suicide 50% plus important suite à l’opération.

«Cette étude vient confirmer ce chiffre de 50% qui circulait déjà depuis l’étude de 2007», précise Lucie Favre. A la différence près que cette étude montre une nette différence entre l’avant et l’après chirurgie, laissant entendre par là que c’est l’opération qui complique les choses.

Une telle conclusion n’étonne pas vraiment la diabétologue, qui rappelle que plusieurs facteurs peuvent y contribuer. En court-circuitant l’estomac, le by-pass modifie en profondeur la faculté d’absorption des aliments, ce qui pourrait avoir des conséquences insoupçonnées. Un exemple: lorsqu’une personne lambda consomme deux doses standard d’alcool, elle présente généralement un taux d’alcoolémie avoisinant les 0,5 grammes par litre de sang. Chez une personne de même poids, âge et sexe, mais opérée avec un bypass gastrique, cette même quantité d’alcool occasionnera une alcoolémie de… 1,2 g/L! «Le patient absorbe très vite l’alcool et rentre dans une phase d’alcoolisation aiguë, ce qui peut éventuellement le désinhiber pour passer à l’acte», avance Lucie Favre.

Et la spécialiste de citer un autre exemple: «De nombreux patients obèses suivent des traitements pour soigner leurs troubles psychiques. Le by-pass gastrique peut, dans certains cas, empêcher une bonne absorption des médicaments et les mettre dans une situation dangereuse.»

Autre explication possible, le désarroi qui saisit certains patients qui reprennent du poids une fois opérés. Après avoir placé tous leurs espoirs dans ce qui constitue pour eux l’opération de la dernière chance, l’écart entre les attentes et la réalité peut les plonger dans des états dépressifs, voire suicidaires.

Baguette magique

«Les gens voient souvent le by-pass comme une opération miracle, un coup de baguette magique qui va balayer leurs problèmes, regrette Lucie Favre. Mais ceux qui ne changent pas d’habitudes alimentaires reprennent systématiquement leur poids initial au bout de deux à trois ans, ce qui correspond justement à ce pic observé dans les suicides.»

L’étude canadienne vient donc rappeler l’importance de la préparation et du suivi des patients. Au CHUV, les candidats à la chirurgie bariatrique passent par un long parcours préliminaire d’un à deux ans. Malgré ces précautions, tous les patients n’arrivent pas à perdre l’ensemble de leur excès pondéral et à cinq ans de l’opération, un patient sur deux demeure obèse mais avec une moindre gravité. Faut-il pour autant décourager les volontaires? «Les by-pass sont pour l’heure la meilleure solution pour soigner l’obésité morbide, indique Lucie Favre. Tout l’enjeu est de s’assurer que les personnes sont bien conscientes des difficultés qui les attendent sur le long terme car une telle chirurgie, c’est plus qu’une simple opération.» L’obésité est décidément une maladie qui se joue aussi dans la tête.