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Premier test public d'une nouvelle machine pulvérisant de l'insecticide. On croyait alors que le DDT était absolument sans danger…
© Bettmann

Made in Switzerland

Le DDT, de l’invention providentielle au polluant mortel

Synthétisée en 1939 par un universitaire bâlois, la molécule insecticide permettra de neutraliser les épidémies de typhus et de paludisme, sauvant notamment une bonne partie des troupes alliées. Mais la substance se révélera plus dangereuse que prévu

Dans le cadre de sa cause «Créativité suisse», «Le Temps» publie, du 30 juillet au 3 août, quatre grands articles sur des découvertes faites en Suisse ou sur d'illustres inventeurs de ce pays.

Episodes précédents:

C’était le produit miracle, une arme chimique de destruction massive contre les ravageurs de récoltes et les insectes assassins, vecteurs de paludisme, typhus, leishmaniose… Et pourtant, le DDT a fini sur le banc des accusés, comme les autres molécules de la liste des «12 salopards», ces polluants organiques persistants qui s’accumulent dans l’environnement et la chaîne alimentaire. Récit d’une saga qui a commencé dans un laboratoire chimique de Bâle en 1939.

C’est en 1873 que le DDT est synthétisé pour la première fois par un étudiant en chimie, Othmar Zeidler, à l’Université de Strasbourg. Mais la molécule – du dichlorodiphényltrichloroéthane – n’intéresse personne jusqu’à ce que Paul Hermann Müller (photo) ne la redécouvre. Formé à l’Université de Bâle, le Suisse avait rejoint, en 1925, la société bâloise Geigy, une des plus anciennes firmes chimiques européennes (dont les origines remontent à 1758), alors spécialisée dans les pigments et teintures. En 1935, Geigy décide de s’attaquer au marché des pesticides agricoles. A l’époque, les seuls produits de synthèse efficaces contiennent de l’arsenic, une substance aussi toxique pour les humains et le bétail que pour les insectes.

Après avoir testé, en vain, des centaines de substances, Müller expérimente en septembre 1939 une molécule chlorée sur des mouches, qui meurent au premier contact. Il décide d’en synthétiser une forme légèrement différente, celle d’Othmar Zeidler. Bingo, l’efficacité est multipliée. Jour après jour, il constate que le DDT continue d’agir. Il tient enfin l’insecticide qu’il recherche: un produit persistant très toxique par contact pour les arthropodes (insectes, crustacés, arachnides, etc.), qui agit aussi dans l’eau, et dont les premiers tests laissent penser qu’il est peu toxique pour les mammifères et les plantes.

Allié militaire

Un premier brevet est déposé en Suisse en 1940, et le pays en informe les puissances de l’Axe et les Alliés. Seuls ces derniers vont s’y intéresser. En 1943, après avoir conduit ses tests, l’administration américaine décrète que le produit est inoffensif pour les humains. Au même moment, sur le théâtre d’opérations du Pacifique qu’il commande, le général MacArthur a compris que le paludisme est pire que l’ennemi japonais: 65% des troupes américaines aux Philippines ont contracté la maladie, l’une des causes de la retraite des troupes américaines à Bataan à la fin de 1942, face à l’avancée de l’armée impériale. «Cette guerre sera longue si, pour chaque division face à l’ennemi, j’en ai une autre à l’hôpital et une troisième en convalescence», dira MacArthur avant d’engager une campagne d’aspersion massive de DDT dans le Pacifique en 1943.

C’est en Italie que le DDT fait ses débuts européens. En octobre 1943, quelques semaines après le soulèvement de la population qui a conduit à sa libération, Naples est frappée par une épidémie de typhus. L’armée américaine ne tarde pas à réagir: plus d’un million de personnes sont traitées avec une poudre à base de DDT. Une expérience à grande échelle qui en prolonge d’autres menées discrètement quelques mois plus tôt sur des prisonniers de guerre en Afrique du Nord.

Résultat spectaculaire

En moins d’un mois, l’épidémie est maîtrisée; c’est une nouvelle victoire sanitaire qui a probablement sauvé des dizaines de milliers de civils et de militaires. Le DDT permettra aussi aux Alliés de libérer la Sicile, après la destruction par les Allemands des digues construites sous Mussolini pour contenir les étangs infestés d’anophèles, les moustiques du paludisme. Le produit sera également utilisé contre le typhus, sur les rescapés des camps de concentration nazis. En 1944, une quinzaine d’entreprises, surtout américaines, fabriquent du DDT en quantité industrielle.

A la fin du conflit, les Etats-Unis croient fermement que le DDT permettra de rayer de la carte les maladies transmises par les insectes. Entre 1946 et 1951, la fondation américaine Rockefeller obtient le droit de déverser 10 000 tonnes de DDT en Sardaigne, dans les villes, les champs, les cours d’eau. Une expérience qui doit servir d’exemple, et dont le résultat sera spectaculaire: endémique depuis l’invasion des Carthaginois au VIe siècle avant J.-C., le paludisme est totalement éradiqué dans l’île italienne, qui reste aujourd’hui une base importante de l’OTAN.

«Cancérogène probable»

Face aux succès incontestables du DDT pour la santé publique, Paul Hermann Müller reçoit, en 1948, le Prix Nobel de physiologie ou médecine. «C’est une juste récompense, insiste Pierre Guillet, un ancien expert sur le contrôle des maladies à vecteurs de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le DDT a sauvé des millions de vies et favorisé l’intensification de l’agriculture, qui a nourri des dizaines de millions de gens. Son effet sur la santé semblait limité, puisque des millions de personnes ont été noyées dans des nuages de DDT sans pour autant créer de problème de santé publique.» Il est aujourd’hui suspecté de favoriser des cancers du foie et du sein, et classé «cancérogène probable» par l’OMS.

Utilisée comme arme secrète par les Alliés pendant la guerre, la molécule est commercialisée fin août 1945. Après avoir été encensé dans les médias, le DDT connaît un succès considérable, notamment chez les agriculteurs: en seulement quatre mois, Merck, l’un des fabricants, en écoule plus de 15 000 tonnes aux Etats-Unis! Entre 2 et 3 millions de tonnes de DDT auront été déversées dans l’environnement et les maisons en quelques décennies.

Pourtant, dès 1944, des doutes ont surgi: un rapport confidentiel de l’armée américaine mentionne les interrogations d’un pharmacologue de la Food and Drug Administration, Herbert Calvery, qui a constaté que de faibles doses accumulées au fil du temps provoquaient sur des animaux de laboratoire les mêmes troubles qu’une exposition à une forte dose, notamment des convulsions et des troubles hépatiques pouvant conduire à la mort. «Un bulletin du Ministère de la guerre américain publié quelques semaines plus tard déconseillait de traiter du bétail, de la volaille et de l’eau susceptibles d’être consommés par la population, et insistait pour que le produit n’entre pas en contact avec les ustensiles culinaires», racontera, en 2007, la journaliste et historienne Elena Conis, dans le magazine du Science History Institute, au terme d’une longue enquête.

Manchots contaminés

Dès 1949, des interrogations sur l’efficacité du DDT apparaissent: des mouches résistantes sont signalées en Suède. En 1953, les autorités grecques font savoir que l’anophèle survit aux campagnes d’aspersion. Par chance, l’effet irritant du produit semble perdurer: les moustiques ne meurent plus mais restent à l’extérieur des habitations traitées, où ils peuvent continuer à piquer: les autorités sanitaires – à commencer par l’Organisation mondiale de la santé – comprennent que si le DDT peut réduire l’ampleur des épidémies, il ne permettra pas d’éradiquer le paludisme.

Dès la fin des années 1950, son accumulation dans la nature et le corps humain est devenue une évidence. On en retrouve partout sur la planète, même au pôle Sud: baleines, phoques et manchots sont contaminés. «Comme c’est un produit chimiquement très stable, il en reste des quantités considérables au fond des lacs, notamment les grands lacs américains», explique Pierre Guillet. Une étude des sédiments du lac de Côme (Italie) réalisée en 2015 constate que la quantité de DDT n’a pas baissé significativement depuis les années 1970, quand il a été interdit dans de nombreux pays.

Electrochoc

Car, trente ans après ses premiers succès sanitaires, le produit miracle est devenu l’ennemi public numéro un. Epandu en quantités astronomiques car son prix était dérisoire, le produit va progressivement perdre son efficacité et s’accumuler dans l’environnement. «C’est un peu comme un fruit trop mûr qui finit par tomber de l’arbre», résume Pierre Guillet.

La biologiste américaine Rachel Carson va contribuer à cette chute avec Printemps silencieux, un roman publié en 1962, régulièrement réédité. Elle accuse les industriels de désinformation et reproche aux autorités de fermer les yeux. «Le plus étonnant, c’est que ce livre ne révélait rien de particulier, se rappelle Pierre Guillet. Mais il a eu le mérite d’ouvrir les yeux sur la catastrophe écologique qui s’annonçait.» Un électrochoc qui conduira 38 pays à interdire le DDT, pour l’essentiel en Occident, à partir des années 1970, avant que son commerce et sa production ne soient presque stoppés par son inscription sur la liste des «12 salopards». Le DDT est désormais interdit comme produit agricole, mais toléré – avec de grandes précautions – pour lutter contre les insectes vecteurs. Il est régi par la Convention de Stockholm, entrée en vigueur en 2004.


Une arme devenue mineure

Depuis l’arrêt de la production chinoise à la fin de 2009, un seul pays, l’Inde, fabrique encore officiellement du DDT, selon un inventaire publié en 2017 dans le Malaria Journal. La production mondiale était de 3700 tonnes environ par an en 2014, en baisse de 30% depuis 2001. Il convient probablement d’ajouter environ 300 tonnes produites en Corée du Nord, qui s’en servirait encore à des fins agricoles, ce qui est pourtant banni par la Convention de Stockholm.

Ces dernières années, seuls trois pays ont officiellement eu recours à la molécule pour lutter contre le paludisme: l’Afrique du Sud, le Mozambique et l’Inde. Cinq autres Etats (Botswana, Gambie, Namibie, Swaziland et Zimbabwe) l’utiliseraient aussi, mais en moindre quantité. «Le DDT peut aider quand les insectes ont développé une résistance aux autres insecticides. C’est pour cela qu’il reste utilisé dans certains pays, mais c’est de plus en plus ponctuel», souligne Gamini Manuweera, du secrétariat des Conventions de Bâle et de Stockholm, coauteur de l’article du Malaria Journal.

Précautions d’usage

«Nous avons comparé, en 2004 à Madagascar, l’efficacité du DDT à celle des pyréthrinoïdes pour la lutte contre les moustiques, raconte Vincent Robert, entomologiste médical à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) français. Il offre une efficacité comparable, mais il est désormais plus cher et demande plus de précautions d’usage que les pyréthrinoïdes.»

Autrement dit, ce n’est plus le produit miracle, déversé par dizaines de milliers de tonnes chaque année, qui a sauvé tant de vies dans la seconde partie du XXe siècle tout en contaminant durablement l’environnement. Le DDT figure toujours dans le catalogue officiel de l’OMS comme outil de lutte contre les maladies à insectes vecteurs. A noter que l’organisation onusienne est restée sourde à nos nombreuses demandes d’interview.


La chimie bâloise, mère de nombreux médicaments

Au cours du XXe siècle, le secteur de l’industrie pharmaceutique devient prédominant dans l’activité de la chimie bâloise. Des entreprises suisses sont ainsi à l’origine de l’invention de la vitamine C de synthèse ou de médicaments plus spécifiques comme le Glivec.

C’est autour de la teinturerie que s’est originellement constitué le tissu industriel bâlois, à la fin du XIXe siècle. Certaines grandes industries installées à Bâle, comme Clariant, ont encore aujourd’hui une partie de leur activité dédiée à la fabrication de pigments. Dans le secteur du textile, on peut également souligner que l’acétate de cellulose industriel, ou viscose, a été breveté en Suisse en 1905 par les frères Dreyfus. Ce polymère a été affecté à de nombreux usages qui ne se limitent pas au textile, puisqu’on le retrouve dans les filtres de cigarette ou encore dans les anciennes pellicules photos.

La plupart des entreprises suisses s’orientent toutefois rapidement vers la pharmacologie. Celles qui ont fusionné pour former le grand groupe Novartis ont ainsi commencé dans les colorants, avant de se tourner vers les médicaments. «Les teintures textiles ont été très importantes au commencement de la chimie bâloise, mais les industriels suisses ont vite compris qu’ils auraient une vraie valeur ajoutée en développant le secteur de la pharmacie», appuie Dennis Gillingham, professeur à l’Université de Bâle. Et si l’on retient souvent pour l’anecdote que Sandoz, l’un des ancêtres de Novartis, a mis au point le LSD dans les années 1930 – l’usage de la molécule était alors prévu en psychiatrie –, le professeur de chimie organique note que plusieurs autres inventions bâloises ont réellement changé la vie de milliers de personnes.

Révolution dans la lutte contre le cancer

Un premier exemple est la maîtrise de la synthèse industrielle de vitamine C (ou acide ascorbique) par le groupe Roche en 1934. Cette invention a permis à l’entreprise de connaître un véritable essor, alors qu’elle se trouvait au bord de la faillite au sortir de la Première Guerre mondiale. Dans la foulée, Roche développe la synthèse de nombreuses vitamines (B1, D, etc.). «Les vitamines de synthèse coûtent moins cher que leurs formes naturelles, ce qui permet de soigner les carences à moindre coût», explique le chimiste.

Mais s’il fallait ne retenir qu’une invention des dernières décennies, c’est peut-être le Glivec (ou mésilate d’imatinib) qui sortirait du lot. Ce médicament est prescrit à des personnes atteintes d’une forme de leucémie chronique. Dennis Gillingham détaille son intérêt pour l’histoire de cette molécule: «Ce médicament a grandement allongé l’espérance de vie de nombreux patients, mais c’est aussi un médicament très spécifique qui a révolutionné le développement de nouveaux traitements contre les cancers.»

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