Il fut l’un des scientifiques les plus influents de ces dernières décennies: le chimiste de l’atmosphère Paul Josef Crutzen est décédé le 28 janvier à l’âge de 88 ans. «La communauté des sciences de la chimie de l’atmosphère a perdu un de ses pionniers», regrette Julia Schmale, cheffe du Laboratoire de recherches en environnements extrêmes de l’EPFL à Sion.

Né à Amsterdam en 1933, Paul Crutzen s’installe en Suède en 1958. Après avoir travaillé comme programmeur informatique pour l’Université de Stockholm, il y effectue des études en sciences de l’atmosphère. C’est au sein de l’institut de météorologie de la même université qu’il réalise les recherches lui ayant valu le Prix Nobel de chimie en 1995, conjointement avec le Mexicain Mario J. Molina et l’Américain Franklin Sherwood Rowland, pour la découverte du mécanisme à l’origine de la destruction de la couche d’ozone.

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Située dans la haute atmosphère, cette couche protège la Terre des rayonnements ultraviolets émis par le soleil. Or dès les années 1950 cet ozone a commencé à se décomposer au-dessus des régions polaires, sous l’action de certains gaz industriels, les CFC ou chlorofluorocarbures. Les travaux de Paul Crutzen et ses collègues incitent les Etats à bannir ces produits, dans le cadre du protocole de Montréal, adopté en 1987. Un exemple de collaboration internationale qui a porté ses fruits, puisque le «trou dans la couche d’ozone» s’est significativement réduit.

Prise de position controversée sur la géo-ingénierie

«Cette connexion entre la recherche fondamentale et l’application politique est un exemple emblématique de la manière dont la recherche scientifique peut faire la différence dans la protection de l’environnement et l’atténuation des changements climatiques», estime Julia Schmale, elle-même spécialiste de la pollution de l’air. «Paul Crutzen était un grand scientifique qui avait conscience des implications politiques de ses travaux», souligne Augustin Fragnière, chercheur au Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Université de Lausanne.

A la fin des années 1990, avec son collègue biologiste Eugene Stoermer, Paul Crutzen introduit l’idée selon laquelle la Terre serait entrée dans une nouvelle ère géologique, marquée par les répercussions massives des activités humaines sur les écosystèmes. Il fait débuter cet «anthropocène» à la fin du XVIIIe siècle, comme il l’explique dans un article fondateur intitulé «Geology of mankind» («Géologie de l’humanité») paru en 2002 dans Nature. «Ce terme a très vite été repris et a provoqué le débat au sein de la communauté scientifique. Il a aussi contribué à attirer l’attention du public sur le rôle des êtres humains dans le devenir de la Terre», estime Augustin Fragnière.

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Quelques années plus tard, en 2006, Paul Crutzen surprend la communauté des défenseurs de l’environnement en prenant position en faveur de la géo-ingénierie, un terme qui désigne différentes technologies destinées à modifier intentionnellement le climat. Pour lui, les mesures prises par les Etats contre le changement climatique ne sont pas suffisantes, c’est pourquoi il est nécessaire d’envisager d’autres options. Il suggère d’envoyer des particules de sulfate en grande quantité dans la haute atmosphère, pour refléter les radiations solaires.

Sa suggestion enflamme les débats, entre partisans et opposants de ce type d’approches radicales, dont la faisabilité et les conséquences demeurent méconnues. «Ce fut une suggestion controversée, mais cela a ouvert la porte à tout un nouveau champ de recherche qui s’étend aujourd’hui des sciences fondamentales de l’atmosphère aux questions de gouvernance», relève Julia Schmale. En une vie de chercheur, Paul Crutzen aura décidément fait la pluie et le beau temps sur les sciences de l’environnement.

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