Neurosciences

Le déclin du cerveau âgé, un mythe?

Une étude suggère que le déclin cognitif lié à l’âge ne correspond à aucune réalité. Le cerveau pourrait même se bonifier avec le temps

Le déclin du cerveau âgé, un mythe?

Neurosciences Deux chercheurs allemands estiment que la baisse des performances cognitives liée à l’âge ne correspond à aucune réalité

Chez les sujets sains, elles se bonifieraient avec la vieillesse

Ne craignez pas les pertes de mémoire à l’arrivée de la vieillesse: en l’absence d’autres symptômes, non seulement elles ne sont pas inquiétantes, mais elles pourraient même signifier que le cerveau humain se bonifie avec l’âge. C’est l’hypothèse défendue il y a peu par deux linguistes allemands de l’Université de Tübingen, Michael Ramscar et Harald Baayen, dans la revue Topics in Cognitive Science. Mais comment expliquer alors que les personnes âgées obtiennent de moins bons scores que les jeunes aux tests cognitifs? Tout serait question d’interprétation et de point de vue.

D’après les deux chercheurs, l’idée qui prévaut aujourd’hui est que les difficultés de mémorisation et la lenteur des seniors sont autant de signes précurseurs d’un déclin cognitif susceptible d’évoluer, au pire, vers une démence sénile. Or, si les personnes âgées ont plus de peine à retenir certaines paires de mots lors d’un test de mémoire, c’est parce qu’elles ont acquis, au fil des années, une perception très fine de ce qui est vraiment important. Typiquement, si elles ont plus de facilité à mémoriser l’association des mots «bébé» et «cri» que celle de «jury» et «œil», c’est parce que la première expression évoque pour elles une réalité tangible, tandis que l’autre ne correspond à rien dans la vie de tous les jours.

Le cerveau est programmé pour sélectionner sans arrêt les informations qui lui semblent les plus utiles et les plus significatives parmi toutes celles qui lui parviennent, écrivent Michael Ramscar et Harald Baayen. Il est par conséquent normal que, avec l’expérience, les seniors se montrent «plus habiles» à cette tâche de tri qui implique l’oubli de choses secondaires. D’autre part, si les personnes âgées sont plus lentes à répondre aux questions, c’est parce qu’elles ont accumulé une telle somme de connaissances que le processus cérébral de traitement de l’information prend nécessairement plus de temps. «Imaginez que quelqu’un sache 20 000 mots et son voisin 40 000, détaille au Temps Harald Baayen. On peut s’attendre à ce que le premier soit plus rapide à dire s’il reconnaît un mot que le second, quand bien même ceux qui possèdent un plus large vocabulaire font également preuve de meilleures capacités de lecture.»

Michael Ramscar et Harald Baayen ont remarqué que le cerveau se comportait de la même façon lorsqu’il apprend des langues, c’est-à-dire qu’il y aurait des parallèles entre le cerveau apprenant et le cerveau vieillissant. L’évolution des résultats des individus aux tests cognitifs ne refléterait donc pas un déclin au fil des ans, mais attesterait de la «poursuite d’un processus d’optimisation des performances du cerveau». Les deux chercheurs ne nient pas pour autant que l’avancement en âge s’accompagne d’un ralentissement des performances cognitives, mais ils contestent la signification qu’on attribue habituellement à ce phénomène. Et, sauf en présence de symptômes de démence sénile, il n’y a «pas de raison de parler de déclin cognitif chez une personne âgée». Autrement dit, ce diagnostic serait un «mythe» et ne devrait plus être utilisé pour des sujets sains.

L’association qui est souvent faite actuellement entre vieillissement et perte progressive des capacités cérébrales entraîne un «absurde gaspillage du capital humain», estime Harald Baayen. En effet, l’idée que nous sommes pour ainsi dire programmés pour voir nos capacités se détériorer exerce une influence négative sur la façon dont nous pensons pouvoir aller de l’avant. Et le chercheur de regretter que le vieillissement de la population soit «perçu comme un problème susceptible de devenir un fardeau pour la société». Et d’insister: «Espérons que cela puisse changer.»

Que pense de cette théorie Panteleimon Giannakopoulos, chef du Département de santé mentale et de psychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG)? «Je trouve assez logique de supposer que le cerveau a besoin de plus de temps pour trier les informations lorsqu’il en a stocké une grande quantité. Il est également vrai que le ralentissement cognitif chez le sujet âgé n’est pas homogène: certaines compétences sont susceptibles de s’améliorer. Par exemple la richesse langagière, la précision des expressions et la pondération des idées. En fait, il y a vraisemblablement une confusion à propos de ce ralentissement: ce n’est pas parce que les performances cérébrales sont moins vives qu’elles perdent en pertinence.»

«L’hypothèse que le processus de tri des informations ralentit à mesure que s’accroît le savoir me paraît nouvelle et a priori séduisante, affirme de son côté Giovanni Frisoni, médecin adjoint agrégé au Service de gériatrie des HUG. Mais elle ne repose pas sur une observation clinique. Ce que l’on constate plutôt en pratique, c’est que le cerveau tend à essayer de compenser ses faiblesses. Cela dit, je suis d’accord avec la conclusion finale des auteurs, à savoir qu’en l’absence d’une atteinte neurologique dégénérative, telle que la maladie d’Alzheimer, on ne devrait pas parler de déclin cognitif.» Même réaction nuancée chez Gabriel Gold, médecin-chef du Service de gériatrie des HUG: «Je trouve très intéressante l’idée d’abandonner le terme «déclin cognitif» pour les sujets sains. Mais je ne pense pas qu’on puisse imputer ce phénomène de ralentissement au seul fait que le cerveau a besoin de plus en plus de temps pour trier les informations à mesure qu’il en enregistre. Sinon, on devrait observer un plus grand ralentissement encore entre 5 et 25 ans, puisque c’est la phase de vie où l’on apprend le plus de choses. Or ce n’est pas le cas. Il me semble par conséquent que le phénomène doit obéir à des mécanismes plus complexes.»

Selon Umberto Giardini, médecin-chef du Département de psychiatrie de l’âge avancé du Centre neuchâtelois de psychiatrie (CNP), «le fait est que nous disposons de batteries de tests qui nous permettent de constater une baisse des performances cognitives». Et de reconnaître: «Après avoir annoncé la nouvelle aux patients, nous n’avons pas grand-chose à leur proposer. Suggérer de changer de posture intérieure vis-à-vis du vieillissement cognitif me paraît donc très positif.»

L’absence de solution donne d’ailleurs matière à débat dans la communauté scientifique: faut-il effectuer des tests cognitifs à partir d’un certain âge? Selon Florence Gremaud Brulhart, médecin au Service de gériatrie et réadaptation gériatrique du CHUV, «en l’absence de plainte de pertes de mémoire de la part du patient, il manque de preuves pour se prononcer formellement pour ou contre un dépistage systématique». En 2011, le Collège français des généralistes enseignants a aussi jugé que «faute de traitement curatif, il n’est pas justifié de dépister l’Alzheimer et les maladies apparentées, et a fortiori les troubles cognitifs légers». Selon Panteleimon Giannakopoulos, il existe un écart d’une dizaine d’années entre l’état de la recherche thérapeutique et les connaissances en matière de dépistage.

«Sans symptôme de démence, il n’y a pas de raison de parler de déclin cognitif chez une personne âgée»

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