Histoire

Découverte d’un exceptionnel codex de l’ancien Mexique

A l’aide de techniques d’imagerie de pointe, des archéologues reconstituent la première version d’un rarissime parchemin de la civilisation mixtèque, dont les peintures ont été effacées puis remplacées par d’autres

Attention, un parchemin peut en cacher un autre. Un manuscrit mixtèque inédit a été découvert par une équipe néerlando-britannique d’archéologues. Pas dans une grotte ou dans les tréfonds d’un temple souterrain, mais dans la vénérable bibliothèque bodléienne de l’Université d’Oxford. Les inscriptions de ce document rarissime, dont l’histoire est relatée dans le «Journal of Archaeological Science: Reports», attendaient depuis près de 500 ans, cachées sous les peintures d’un parchemin connu sous le nom de codex Añute. Si les archéologues parviennent à dater ces dessins, voire à en comprendre le sens, ils pourraient en tirer de précieuses informations sur cette civilisation mésoaméricaine dont les descendants vivent toujours dans les états du sud du Mexique (Oaxaca, Guerrero et Puebla).

Le codex Añute, un palimpseste

Comme bon nombre de peuples du Mexique (Aztèques, Mayas…) les Mixtèques écrivaient sur des codex, livres dont les pages sont repliées en accordéon et sur lesquelles était consignée leur histoire, leurs mythes, leurs rites et bien d’autres choses dont on ne sait rien ou presque: moins de vingt de ces documents, dont le codex Añute, ont échappé aux autodafés catholiques et aux conquistadors au XVIe siècle. Découvrir à notre époque un nouveau codex relève donc de l’exceptionnel.

Les archéologues savaient depuis les années 1950 que le codex Añute, sans doute réalisé aux alentours de 1560, était en fait un palimpseste, autrement dit un parchemin réutilisé après suppression des inscriptions initiales. Sous la couche de gesso (un enduit blanc à base de plâtre et de colle animale sur lequel étaient appliquées les peintures), ils avaient remarqué la présence de traits et de couleurs estompés. Des analyses aux rayons X et aux infrarouges n’ayant cependant rien révélé, décision avait été prise de «sacrifier» l’une des pages en grattant la couche de gesso.

Malheureusement trop altérées, les inscriptions initiales n’avaient servi à l’époque qu’à confirmer la structure globale du texte et son origine mixtèque. Admettant qu’ils ne pourraient jamais restaurer le codex initial, les archéologues le remirent à sa place dans la bibliothèque.

Voir l’invisible

Mais les récents progrès en imagerie ont amené les scientifiques à revoir cette conclusion. Pour cela, ils se sont appuyés sur l’imagerie hyperspectrale, «une technique plutôt utilisée pour détecter des minéraux sur des planètes ou des polluants dans des champs, explique Philippe Walter, directeur du Laboratoire d’archéologie moléculaire et structurale à Paris, mais qui rencontre un succès croissant depuis 2 à 3 ans pour l’analyse d’œuvres d’art».

L’imagerie hyperspectrale permet de voir l’invisible. Elle reconstruit l’image initialement dessinée en mesurant, grâce à des caméras très sensibles, la proportion de lumière réfléchie par chaque matériau présent sur la page: l’enduit de gesso, la peinture rouge (obtenue à partir de cochenilles), la noire (du charbon), même quand ceux-ci sont recouverts. «L’autre avantage, c’est qu’elle ne nécessite aucun prélèvement de matériau», ajoute le chercheur.

Les images scannées et analysées sont colossales: chaque page fait jusqu’à 100 gigaoctets, soit l’équivalent de plus de deux films en BluRay. «La première phase de notre étude avait été suspendue, faute de place sur nos disques durs», raconte Ludo Snijders, de l’Université de Leyde aux Pays-Bas, l’auteur principal de l’article. Grâce à l’analyse hyperspectrale, il a pu déterminer avec précision où sont localisés les matériaux sur la page. Aux yeux du profane, il ne s’agit que de gribouillis. Mais une fois l’image traitée, et en prenant en compte le style épigraphique mixtèque, les chercheurs ont pu reconstituer les dessins effacés. Ils ont alors mis en évidence des noms de personnages, de lieux, ainsi que des dessins racontant des événements.

Cordes et silex

Un symbole répété plusieurs fois, un silex combiné à deux cordes entrecroisées à la manière d’un filament d’ADN, a attiré l’attention des chercheurs. Ce pourrait être le nom d’un personnage selon Ludo Snijders, «une personne dont on raconte plusieurs actions successives, ou dont on explique la descendance». Serait-ce un personnage important? La question est ouverte, d’autant que ce même symbole a déjà été identifié dans d’autres codex mixtèques, sans qu’on sache toutefois s’il désigne bien la même chose.

Un autre passage représente des hommes marchant dans la même direction, un bâton à la main. Des marchands, avec un bâton de marche, qui sillonnaient tout le Mexique à pieds? Ou bien des soldats partant en guerre, lance à la main? Il est encore trop tôt pour le dire. Il faudra pour cela continuer à analyser les images afin de déceler, par exemple, le symbole de leur destination. Enfin, des glyphes rattachés à des noms de lieux, telles «quatre rivières» ont été identifiées. «Les codex ne contiennent pas d’information géographique telle que nous l’entendons, précise Ludo Snijders. On peut y trouver le nom d’un lieu, mais cela ne suffit pas à le placer sur une carte».

Datation pour l’instant impossible

Bien qu’ils aient aussi identifié des symboles calendaires, la date à laquelle a été écrit ce codex demeure un mystère. Car ces figures (crocodile, vent, maison, etc.) qui représentent les 20 mois du «tonalpohualli», le calendrier rituel du Mexique ancien, doivent être associées à un chiffre de 1 à 13 si l’on veut les faire correspondre à une date dans notre calendrier grégorien. Or ces chiffres sont représentés par autant de points colorés dont certains ont très bien pu disparaître.

«Si l’on distingue le symbole du jaguar combiné à 6 points, rien ne prouve qu’il s’agit bien de la date’6-jaguar’: ça pourrait très bien être’7-jaguar’ou’8-jaguar’», explique Ludo Snijders. Un peu comme si l’on voulait dater un document remontant au mois d’avril, sans connaître l’année correspondante.

Intelligence artificielle à la rescousse

A ce stade préliminaire des investigations, le document pose plus de questions qu’il n’en résout. Ludo Snijders désire poursuivre son enquête en recourant à des algorithmes de reconnaissance d’image, les mêmes que ceux utilisés par Facebook ou Google pour reconnaître des photos. «Le défi sera de les adapter à l’analyse de données hyperspectrales», prévoit-il.

S’il y parvient, des machines seront donc capables de repérer avec certitude certains symboles (des rectangles ou des cercles tels que ceux peints, justement, dans les dates). Ce n’est qu’une fois la reconstruction intégralement achevée que le véritable travail d’interprétation pourra commencer. Peut-être en apprendra-t-on alors plus sur ces peuples dont l’histoire a été annihilée à l’arrivée des Européens.

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