Sept gardes marchent dans la savane du parc de Niassa, au nord du Mozambique, leurs armes pointées vers le bas. «Il y a deux ans, 3 braconniers tanzaniens nous ont tiré dessus avec des AK-47, se souvient Sebastao Saize, le commandant. Nous n’avions que de simples fusils pour nous défendre mais nous sommes parvenus à les arrêter. J’ai été déçu quand ils n’ont été condamnés qu’à 2 ans de prison.»

Niassa aurait perdu plus de la moitié de ses pachydermes en dix ans. Dans l’attente du chiffre du dernier recensement aérien de fin 2018, on estime qu’il resterait quelque 4000 éléphants, contre plus de 11 000 en 2009. La pire hécatombe a eu lieu entre 2011 et 2014. Sebastao se rappelle qu’à son arrivée au parc, en 2012, «les braconniers étaient souvent libérés sans être jugés. La corruption était partout. Certaines armes saisies venaient même des stocks de la police.»

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Jusqu’en 2014, le braconnage n’était d’ailleurs pas un délit au Mozambique! Aujourd’hui, Sebastao Saize a retrouvé le sourire: alors que 129 pachydermes ont encore été tués en 2017, il n’y a plus eu une seule victime depuis mai 2018. Un beau succès.

Du paradis… à l’enfer

Avec ses 43 300 km2, Niassa est la deuxième plus grande réserve d’Afrique, après celle de Selous (Tanzanie) à laquelle elle est reliée par un corridor. Soixante mille habitants vivent dans la savane arborée du parc. Un océan de verdure, encadré par des massifs montagneux, d’où émergent de hauts pitons rocheux. C’est l’un des derniers espaces sauvages non clôturés du continent: éléphants, lions et chiens sauvages se déplacent librement jusqu’en Tanzanie. Une centaine de touristes s’y aventurent chaque année.

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La plupart sont des chasseurs fortunés, accueillis dans des campements luxueux dans d’immenses concessions privées (l’une d’elles est louée par la famille française Rothschild). Ils paient 2000 dollars d’avion charter pour éviter les neuf heures de pistes difficiles jusqu’à cet éden végétal. Un paradis, sauf pour les éléphants.

Les tireurs ont d’abord blessé le bébé. Quand les adultes sont venus à sa rescousse, ils les ont tous abattus, puis ils ont extrait leurs défenses avec des haches.

Sebastao Saize, commandant des gardes du parc de Niassa

La patrouille contemple de gros crânes et des os éparpillés dans les hautes herbes. Tout ce qu’il reste d’une famille – 3 mâles, 3 femelles et un éléphanteau de 4 mois – tuée en décembre 2017. «Il y avait du sang partout, se rappelle Sebastao Saize avec émotion. J’étais très en colère car ce sont comme des êtres humains pour moi. Les tireurs ont d’abord blessé le bébé. Quand les adultes sont venus à sa rescousse, ils les ont tous abattus, puis ils ont extrait leurs défenses avec des haches.» Elles faisaient pourtant moins de 50 centimètres: l’éléphant le plus âgé n’avait que 24 ans. Mais une défense de 50 cm se revend entre 150 et 200 francs, selon le garde. Un pactole. Environ 20 000 éléphants africains sont tués chaque année et, comme il y en a de moins en moins, le prix de l’or blanc ne cesse d’augmenter.

De paysan à braconnier

Bloquée par des rivières en crue, la patrouille avait mis une journée pour arriver sur le lieu du drame fin 2017. Depuis lors, les choses ont bien changé. Un plan d’action, mis en œuvre en 2018 par l’ONG américaine Wildlife Conservation Society (WCS) associée à la gestion du parc, a permis d’équiper les gardes d’un avion, d’un hélicoptère et de 25 fusils semi-automatiques. Ils patrouillent désormais avec des policiers des forces spéciales, armés d’AK-47. «Les braconniers en ont très peur», confie Saize. Pour éviter la corruption, les policiers ne restent que 45 jours dans la réserve.

Au début, les Yaos du parc ont aidé les Tanzaniens à pister les éléphants. Puis certains sont devenus eux-mêmes braconniers et ont fait beaucoup de dégâts, parce qu’ils ne savaient pas bien tirer

James Bampton, directeur de WCS au Mozambique

«Le braconnage d’éléphants a commencé au Kenya et en Tanzanie, avant de toucher le Mozambique», raconte James Bampton, directeur de WCS au Mozambique. L’ethnie yao, qui habite à Niassa, vit aussi en Tanzanie: les braconniers tanzaniens ont donc facilement trouvé des complices parmi ces paysans pauvres, qui vivent quasi en autosubsistance, en cultivant mais aussi en chassant et en pêchant (illégalement) dans le parc. «Au début, les Yaos du parc ont aidé les Tanzaniens à pister les éléphants. Puis certains sont devenus eux-mêmes braconniers et ont fait beaucoup de dégâts, parce qu’ils ne savaient pas bien tirer», poursuit Bampton.

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Grâce à la corruption des gardes et policiers locaux, ils ont longtemps échappé à la justice. «Un jour, nous avons trouvé deux défenses dans la voiture d’un braconnier du coin, relate Vasco Assane, un garde yao de 47 ans, vêtu d’un uniforme troué. Il m’a offert 230 francs pour que je le laisse passer, mais j’ai refusé.» Pourquoi? «C’est important de protéger les éléphants pour les générations futures», répond-il avec conviction.

Prise de conscience

Les bailleurs de fonds occidentaux se sont mobilisés pour sauver le sanctuaire de Niassa, qui pourrait héberger jusqu’à 20 000 éléphants. «On assiste depuis 2018 à une vraie prise de conscience politique au Mozambique sur l’importance de protéger la faune sauvage», explique Mathieu Boche, de l’Agence française du développement. Après avoir longtemps négligé ses parcs naturels, décimés par des années de guerre civile (1977 à 1992), Maputo a réalisé leur potentiel de développement touristique. Le président mozambicain, Filipe Nyusi, s’est rendu à Niassa, fin 2018. «Au plus haut niveau, on a fait passer le message aux trafiquants d’ivoire qu’ils devaient arrêter», confie Bampton.

Ainsi, en avril 2018, 3 tonnes provenant de Niassa ont été saisies dans le port de Maputo. En septembre 2017, 3 braconniers ont été condamnés à la peine maximale de 16 ans de prison (au lieu de 2 à 4 ans auparavant). Une première. Mais cette nouvelle fermeté a ses limites. En février dernier, 4 policiers n’ont écopé que de 2 ans de prison pour avoir revendu 20 défenses d’éléphant saisies à Niassa: elles avaient été retrouvées au Cambodge en 2016 parmi un lot de 115 défenses venant du Mozambique. «Les policiers sont toujours en fonction et leurs peines ont été commuées en une légère amende», déplore le directeur de WCS.

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Philip McLellan, qui pilote l’avion de la réserve, montre un gros collier, équipé d’un système radio par satellite qui envoie un signal toutes les quatre heures. «L’an dernier, on en a posé sur 46 éléphants», explique-t-il. Sur un écran, il peut suivre les déplacements de 46 troupeaux. Jusqu’à présent, aucun d’entre eux n’a été victime de braconniers.