Les chiffres donnent le vertige: depuis le début de l’année, plus de 710 000 migrants seraient arrivés en Europe, selon l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex. Le Haut-Commissariat des nations unies pour les réfugiés évalue pour sa part à près de 600 000 le nombre de personnes entrées dans l’Union européenne par la Méditerranée. Des Syriens, Afghans, Irakiens, Erythréens et d’autres, qui fuient des pays en crise et parcourent des milliers de kilomètres dans des conditions précaires. Autant de situations qui donnent lieu à des problèmes médicaux à plus ou moins long terme. Mais cet enjeu sanitaire est insuffisamment pris en compte, d’après les professionnels.

Dans son rapport annuel publié le 15 octobre, l’association Médecins du monde (MdM) alertait sur la situation des migrants en France. Ils y «vivent dans des conditions inhumaines" et les réponses de l’Etat français sont «largement insuffisantes", dénonce MdM. En ligne de mire de l’association, le bidonville surnommé la «Jungle" situé à proximité de Calais, où plus de 6000 personnes s’entassent dans des abris de fortune inadaptés aux conditions hivernales.

L’arrivée de l’hiver constitue un motif d’inquiétude pour les associations qui viennent en aide aux migrants. «Il est probable qu’un certain nombre de personnes tenteront encore de passer avant que l’hiver s’installe pour de bon. Mais les températures ont déjà beaucoup baissé", relève Antoine Gauge, responsable adjoint des programmes de la cellule d’urgence de Médecins sans Frontières (MSF) Suisse.

En mission en Croatie, Antoine Gauge décrit les problématiques médicales qu’il rencontre: «Il y a beaucoup d’infections respiratoires et des diarrhées chez les enfants. De nombreuses personnes souffrant de maladies chroniques type diabète ou hypertension n’ont plus de médicaments. Les femmes enceintes et les personnes à mobilité réduite ont aussi besoin de soins spécifiques. Enfin beaucoup de migrants ont des problèmes psychiques liés aux traumatismes vécus dans leur pays d’origine et à la précarité de leur situation."

Si elles ne représentent pas des urgences vitales, ces pathologies nécessitent tout de même des interventions médicales. Or les migrants sont difficiles à atteindre au cours de leur trajet vers l’Europe: «Ils sont toujours en mouvement et encadrés par les forces de l’ordre, ce qui complique leur prise en charge. Nous réfléchissons d’ailleurs à mettre sur pied des équipes mobiles pour les accompagner", indique Antoine Gauge.

Dans les différents pays traversés, des structures d’accueil des migrants ont été installées par les gouvernements. La Croix-Rouge et d’autres acteurs locaux interviennent aussi auprès des réfugiés. «Mais globalement les moyens manquent et nous nous inquiétons de l’essoufflement sur le long terme des associations locales", relève Antoine Gauge.

La Suisse, bien qu’elle ne fasse pas partie des destinations les plus prisées par les migrants, fait aussi face à une hausse exceptionnelle des demandes d’asile depuis quelques semaines. Au-delà de la problématique de l’hébergement des personnes pouvant bénéficier du statut de réfugié, se pose aussi la question de leur prise en charge médicale.

«Chaque requérant d’asile fait l’objet d’un bilan de santé, dans les jours qui suivent son arrivée si c’est dans le canton de Vaud. Cela nous donne une bonne idée de leur situation sanitaire", explique Patrick Bodenmann, responsable du Centre des populations vulnérables de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne. Dans le canton de Vaud, près d’un demandeur d’asile sur deux est Erythréen. Les Afghans et les Syriens sont également nombreux. «La problématique numéro 1 que nous rencontrons auprès de ces populations est celle de la santé mentale. On estime qu’au moins 40% d’entre eux souffrent d’états anxieux, notamment de troubles de stress post-traumatique", souligne Patrick Bodenmann.

Les requérants d’asile bénéficient en Suisse d’un programme de vaccination, selon ce qui est fait pour les populations autochtones. «Mais on considère qu’il n’existe pas de risque majeur d’importation de maladies infectieuses par les migrants", assure Patrick Bodenmann. Dans un communiqué du mois dernier, l’Organisation mondiale de la santé rappelle d’ailleurs que les quinze cas de MERS-CoV enregistrés en Europe depuis 2012 ont tous été importés par des voyageurs et des touristes, et que pas un seul cas d’Ebola n’a été importé par un réfugié.

Antoine Gauge de MSF souligne toutefois l’importance de conserver les programmes de vaccination de routine: «Des pays comme la Syrie avaient dans le passé de très bon taux d’immunisation, mais ce n’est plus le cas depuis le début de la guerre. Il s’agit donc d’être vigilant face à des pathologies comme la rougeole, contre laquelle certaines personnes ne vaccinent plus leurs enfants en Europe."

Pour Philippe Wanner, chercheur à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’Université de Genève, la prise en charge des populations migrantes représente clairement un défi de santé publique. «Les études montrent que ces populations ont un moins bon accès aux soins que les autochtones, notamment en raison de barrières culturelles et de langue. Pourtant la santé, particulièrement psychique, est un facteur primordial pour l’intégration."