Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire

Neurosciences

La démence numérique, leurre ou vrai fléau?

Un psychiatre allemand assure dans un livre à succès que les médias numériques provoquent une dégénérescence du cerveau

«Il y a cinq ans, des médecins en Corée du Sud […] ont indiqué enregistrer, chez les jeunes adultes, une fréquence croissante des troubles de la mémoire, de l’attention, de la concentration, ainsi qu’une augmentation des états d’émotions atténués et d’abrutissement global. Ils ont nommé ce syndrome «démence digitale», explique Manfred Spitzer. Dans son ouvrage*, déjà vendu à 170 000 exemplaires et dont des traductions en neuf langues sont prévues, le chef de la clinique psychiatrique universitaire d’Ulm, en Allemagne, veut montrer pourquoi les médias numériques rendraient les enfants idiots.

Son livre, paru fin 2012 parmi un flot d’ouvrages similaires consacrés aux liens possibles entre consommation d’Internet et altérations de fonctions cérébrales, suscite depuis une vive polémique en Allemagne. Mais il contiendrait «des arguments bizarres et superficiels», selon la Süddeutsche Zeitung . «Illisible, basé sur des études rouillées et sur une sagesse populaire boiteuse», écrit la Frankfurter Allgemeine Zeitung. «Une présentation simpliste et partisane», dit le Tages-Anzeiger.

Les chiffres rendent Manfred Spitzer alarmiste. A 15 ans, les jeunes Allemands passent 7,5 heures par jour (6 pour les filles) devant la télévision, des DVD, ou des jeux off ou on line, selon un sondage mené en 2007-08 auprès de 43 500 écoliers par l’Institut de recherches en criminologie de Basse-Saxe. D’après un rapport de 2012, environ 250 000 jeunes de 14 à 24 ans sont considérés comme dépendants à Internet et 1,4 million seraient des utilisateurs à problèmes. Selon ce document, une personne est dépendante lorsqu’elle présente plusieurs des critères suivants: perte de contrôle du temps passé sur Internet qui peut conduire à négliger le travail, l’école, les contacts sociaux; symptômes de manque tels qu’ennui, irritabilité ou peur en l’absence d’Internet; inconfort émotionnel évacué grâce à Internet, quelles qu’en soient les conséquences. Alors que la consommation de drogues douces et dures recule, la dépendance à Internet connaît une «croissance dramatique» martèle l’auteur, sans pourtant avancer de chiffres précis dans son livre.

Quatre cents études étayent ses craintes de «conservateur», comme il se définit lui-même. Il part du principe que les enfants utilisent surtout les écrans de manière passive, pour jouer, discuter, stocker ou trouver de l’information qu’ils n’ont plus besoin de mémoriser. Ces activités n’étant pas assez stimulantes, le fonctionnement cérébral s’étiolerait. De plus, les heures passées dans le monde virtuel étant soustraites à la vie réelle, les jeunes n’auraient plus assez l’opportunité de vivre physiquement leurs émotions, de développer leurs compétences sociales en face-à-face, ni le temps de lire, de faire leurs devoirs, ou du sport.

Manfred Spitzer part d’un principe de la neurobiologie: toute utilisation du cerveau le modifie en permanence et laisse des traces mnésiques. Lorsque le cerveau travaille, des signaux électriques circulent dans les synapses qui relient les cellules nerveuses. Plus le cerveau apprend, plus l’arborescence des synapses augmente, plus ses capacités s’étoffent. De plus, il affirme que la participation de notre corps, par le toucher par exemple, est indispensable à la mise en place de traces mnésiques de base. En leur absence, certaines prestations cérébrales «plus élevées» ne peuvent être acquises. Sans même parler du fait que la plasticité du cerveau baisse notoirement, en moyenne, avec l’âge. Il en conclut qu’empêcher un jeune, par des activités virtuelles, de passer par ces phases d’apprentissage sensorielles spécifiques à l’enfance handicaperait le développement des fonctions de son cerveau à l’âge adulte. Dès lors, il s’en prend aux lobbies économiques qui feraient tout pour multiplier les ordinateurs à l’école, dès les petites classes, ce qu’il voit comme une incitation à la dépendance. Les réactions des spécialistes sont vives. «Le concept de «démence numérique» est inapproprié. En médecine, la démence désigne la perte d’une aptitude cognitive disponible dès la naissance», note Hans-Peter Thier, responsable du Département de neurologie cognitive à l’Université de Tübingen, dans Die Welt. Et «il n’existe aucune évidence scientifique montrant que l’utilisation de médias numériques conduise à des modifications nuisibles sur notre cerveau».

«Toute activité humaine répétée laisse des traces mnésiques qui peuvent être irréversibles, note de son côté Gabriel Thorens, spécialiste en addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève. Mais c’est un adjectif très fort pour un processus normal.» Par ailleurs, peut-on parler d’«addiction» et de dépendance? Le psychiatre distingue les addictions qui introduisent une substance toxique dans le cerveau (alcool, tabac, etc.) de celles, sans substances, qui ont un impact moins fort. Et d’évoquer l’exemple des accros aux jeux numériques, qui vient conforter la thèse de l’auteur.

«Le terme Internet recouvre plusieurs activités différentes, précise Gabriel Thorens. Certaines peuvent être plus délétères que d’autres pour des personnes fragiles, comme les jeux en ligne. Mais dans la majorité des cas, il n’y a pas de conséquences négatives.» Il manque cependant encore des études dans la durée et sur un nombre suffisant de personnes pour permettre aux scientifiques de se prononcer avec certitude. D’ailleurs, le DSM-5, le manuel international pour le diagnostic des désordres mentaux récemment dévoilé (lire LT du 06.05.2013), ne considère pas, faute de preuves, qu’Internet soit addictif.

La fréquentation à haute dose des écrans peut-elle tout de même être néfaste? «On regarde bien la télévision de cinq à sept heures par jour sans craindre la démence télévisuelle, dit Gabriel Thorens. L’arrivée du téléphone n’a pas supprimé le face-à-face. Et la teneur des échanges numériques reste la même: on se compare, on séduit, on communique… Seul le moyen change. C’est récurrent: face à la nouveauté, il y a toujours des personnes qui pensent que le monde va être dévasté.»

Manfred Spitzer est si hostile aux médias numériques qu’il ne s’attarde même pas sur une possible cohabitation avec ceux-ci. D’autres y ont réfléchi. A l’attention des parents, responsables des instruments mis à disposition de leur enfant jusqu’à sa majorité, Serge Tisseron, psychiatre et directeur de recherche à l’Université Paris Ouest a proposé, en 2008 déjà, la règle du «3-6-9-12», reprise par l’Association française de pédiatrie: pas d’écran avant 3 ans, pas de console de jeux avant 6 ans, pas d’Internet sans surveillance avant 9 ans, pas d’Internet seul avant 12 ans.

Manfred Spitzer oublie aussi d’étudier les bénéfices potentiels des médias numériques. Le fait, par exemple, que les enfants qui maîtrisent la littératie médiatique, qui savent analyser, hiérarchiser l’information, évaluer les sources, ont un meilleur pronostic scolaire, selon une étude présentée au forum pour la protection de la jeunesse face aux médias, à Berne, en mars dernier par Peter Ohler de l’Institut de recherche sur les médias de Chemnitz. Ce forum émane d’un programme mis en œuvre par l’Office fédéral des assurances sociales depuis 2011, qui veut favoriser une utilisation sûre et adaptée des nouveaux médias par les jeunes.

* Digitale Demenz, Ed. Droemer/Knaur, 2012.

«Le terme Internet recouvre des activités différentes. Certaines peuvent être plus délétères que d’autres»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo sciences

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

Chaque année, 350 millions d’hectares de forêts, friches et cultures sont ravagés par des incendies, soit la taille de l’Inde. L’astronaute allemand Alexander Gerst partage sur Twitter sa vue panoramique sur le réchauffement climatique depuis la Station spatiale internationale

Sécheresse et feux de forêts vus de l’espace

This handout picture obtained from the European Space Agency (ESA) on August 7, 2018 shows a view taken by German astronaut and geophysicist Alexander Gerst, showing wildfires in the state of California as seen from the International Space Station…
© ALEXANDER GERST