Certaines formes de dépression sont si sévères qu’aucune thérapie (médicaments, psychothérapie, électrochocs), même après plusieurs années d’essai, ne fait effet. En 2002, l’équipe de la neuroscientifique Helen Mayberg, alors à l’Université de Toronto, décide de tester une méthode inédite: la stimulation cérébrale profonde (SCP). Cette technique, alors utilisée pour soigner la maladie de Parkinson, consiste à implanter dans le cerveau deux infimes électrodes, reliées à une batterie placée sous la peau de l’abdomen qui génère des impulsions électriques. Cela afin d’interférer avec les signaux échangés par les neurones. Qu’en est-il dix ans plus tard? Le point avec Helen Mayberg, de passage à Genève à l’invitation du Pôle de recherche national Synapsy.

Le Temps: Quel bilan tirez-vous?

Helen Mayberg: T out d’abord que l’aire choisie comme cible dans le cerveau est bonne: c’est le cortex cingulaire subgénual, une région grosse comme une cacahuète sur laquelle agissent souvent les antidépresseurs. Et si l’on induit chez quelqu’un des sentiments négatifs (telle la tristesse), cette aire, qui est par ailleurs primitive dans l’évolution, s’active. Chez les grands dépressifs, elle est suractivée. En 2001, notre hypothèse était donc de bloquer cette activité. Mais l’on s’est aperçu que l’affaire était plus complexe: le cortex cingulaire subgénual est un «hub», où aboutissent des gerbes de fibres reliant trois autres aires importantes du cerveau (noyau accumbens, amygdale, hypothalamus). En tentant de l’influencer, ce sont ces autres régions qu’on touche aussi indirectement.

– Cette forme de dépression profonde concerne-t-elle beaucoup de patients?

– Environ 10% des gens souffrant de dépression. Selon moi, cette estimation est élevée, car il faut vraiment que ces patients n’aient réagi à aucun des traitements possibles. D’ailleurs, ce sentiment a été corroboré par le fait qu’il a été difficile d’enrôler des participants dans les études, surtout en Europe. Au total, 65 patients, surtout en Amérique du Nord, ont suivi cette thérapie pionnière avec comme cible le cortex cingulaire subgénual; certains de mes homologues visent d’autres aires.

– Et quels sont vos résultats?

– Le taux de réponses positives après deux ans est de 60 à 75%. C’est aussi ce que nous avons observé dans notre premier groupe de six patients. L’effet est immédiat, et se voit déjà en salle d’opération: les patients décrivent comme un poids – leurs pensées négatives – qui leur est enlevé. Surtout, ces effets sont maintenus sur le long terme, et préviennent les rechutes aussi longtemps que la pile des électrodes est chargée. Mais la méthode n’est pas une cure. En effet, lorsque la batterie meurt après quelques années, les symptômes réapparaissent, quoique moins sévèrement. Le plus intéressant: juste avant le deuxième changement de batterie, les patients s’aperçoivent petit à petit que leur état se dégrade. Quelque chose de difficile à quantifier, mais qui est fascinant et que nous souhaitons étudier. Quant aux 40% des patients chez qui aucune amélioration n’a été notée, soit nous avons mal implanté les électrodes, soit nous avons recruté des personnes qui n’étaient pas de bons candidats. Du moins, pour cette méthode appliquée à cette aire du cerveau…

– Il semble donc que celle-ci reste encore très expérimentale.

– Oui. Nos travaux ont pris du temps car, pour la tester, il a fallu passer par des procédures rigoureuses. Or nous avons appris deux choses. D’abord, les sous-types de dépression profonde n’influent pas sur l’efficacité de la méthode. Ensuite, et surtout: l’emplacement des électrodes est crucial. Si l’on ne parvient pas à influencer toutes les autoroutes neuronales arrivant à ce «hub», le rétablissement de la santé psychique est moindre.

– Depuis dix ans, connaît-on les mécanismes moléculaires en jeu?

– Comme expliqué, alors que l’on pensait désactiver les cellules ciblées, c’est tout le réseau adhérant qui est influencé par les impulsions électriques externes. Il y a donc des effets locaux, mais aussi des actions à distance. Reste à savoir lesquelles, car les axones (long bras de chaque neurone, ndlr) véhiculent autant des informations inhibitrices qu’excitantes. La chorégraphie oscillante de tout ce réseau de neurones est mal connue. Ces oscillations du cerveau sont au cœur de nombreuses recherches.

– L’on est donc encore loin de recourir à la SCP de façon systématique?

– Cette méthode reste une alternative pour les patients non soignables autrement. Et nous espérons qu’elle atteigne des standards la rendant plus généralement applicable. Cela dit, cette méthode demande aussi de gros efforts annexes de la part des patients.

– Quel genre d’efforts?

– Ils ont souvent l’impression qu’il suffit d’installer les électrodes, de les enclencher, et que tout va aller mieux. Mais en fait, c’est comme de se retrouver au volant d’une voiture immobile dont le frein à main est tiré. Si l’on desserre le frein, il faut aussi reconnaître le lieu où l’on se trouve, prendre en compte la circulation, savoir où l’on veut aller, etc. De même, supprimer les symptômes de la dépression profonde ne résout pas tout: les patients se trouvent depuis des années dans une situation familiale anormale, sont pris en charge par leurs proches, déconnectés de la vie professionnelle. Or d’un coup, leur état psychique s’améliore. Ils doivent alors se réintégrer dans la vie en société, dont ils étaient en marge. Cela ressemble à se réveiller d’un coma. Et c’est peut-être là que réside le mécanisme le plus fondamental induit par la SCP: en relâchant le frein que constituent les pensées négatives, on peut relancer des stratégies de réhabilitation positives. Elles sont permises par la plasticité du cerveau, qui peut toutefois varier entre individus. Depuis dix ans, nous parvenons de mieux en mieux à établir des critères psychiatriques pour qualifier, quantifier et suivre ces évolutions.

– Quelles sont les prochaines étapes dans vos recherches?

– Nous attendons les résultats des essais cliniques randomisés. Les deux sociétés qui les mènent, St. Jude Medical et Medtronic, ont eu maille à partir avec la FDA (l’Agence américaine des médicaments, ndlr) concernant leurs protocoles. Certains essais ont été stoppés, d’autres ont dû être recommencés. Tout a été très – trop – lentement. La prochaine étape, comme l’indiquent déjà certaines observations, sera d’étudier la possibilité d’interrompre de manière régulière le traitement (donc l’activité des électrodes), sans que cela ait une influence sur son efficacité. Ce genre de recherches permettra aussi d’étudier plus en détail ces oscillations du cerveau dont je parlais. Avec dans l’idée ultime de pouvoir peut-être se passer de l’implantation d’électrodes, et de développer d’autres techniques (médicamenteuse, génétique, stimulations électriques externes du cerveau) pour influer de manière thérapeutique sur les réseaux de neurones impliqués. Cela ouvrira l’opportunité de penser autrement la dépression.

– Outre Parkinson, et maintenant la dépression profonde, la SCP pourrait-elle être utilisée pour soigner d’autres maladies? Une étude vient de sortir, qui décrit le cas d’un enfant autiste traité de cette manière en Allemagne?

– Si vous avez des indications qu’un réseau de neurones précis est dysfonctionnel, et donc un modèle potentiel pour la maladie à laquelle vous vous intéressez, vous pouvez émettre une hypothèse sur la manière dont une intervention de stimulation cérébrale profonde fonctionnerait. Il est normal d’essayer. Il y a certes une intervention chirurgicale, mais elle est réversible. Certes, il y a toujours des risques lorsqu’on fait un trou dans la tête de quelqu’un, d’infection pour le moins. Cela dit, je m’attends effectivement à ce que des neuroscientifiques testent la SCP pour tenter de traiter toutes sortes d’affections, des troubles de l’alimentation à l’addiction à l’héroïne, en passant par l’autisme – je ne vois pas clairement à ce sujet quelle aire il s’agirait de stimuler. Et là, l’argument principal est qu’il faut absolument rester agnostique scientifiquement: si l’on «envahit» le cerveau de quelqu’un, il faut avoir une excellente raison! Et il faut pouvoir expliquer, en cas d’échec, pourquoi l’expérience n’a pas fonctionné; c’est d’ailleurs normalement une des conditions de la science en général. En résumé, je ne souhaiterais pas voir l’image de nos recherches minutieuses et systématiques ruinée parce que des chercheurs sans scrupule se lancent dans des expériences empiriques sans fondement.