Rien n’arrête une idée dont le temps est venu. En cette période de bouleversement politique (le printemps arabe) et énergétique (Fukushima), cette citation s’applique parfaitement au concept Desertec. Inventée en Allemagne, cette vision qui a fait pour la première fois l’objet d’un symposium les 19 et 20 mai dernier à Hambourg*, entend construire massivement des centrales solaires dans les déserts d’Afrique du Nord et du Proche-Orient. L’électricité ainsi produite, renouvelable et propre, serait ensuite en partie acheminée vers les grandes villes d’Europe où se situe, pour l’instant, l’essentiel de la consommation. Alors que les premières centrales nord-africaines sont sur le point de surgir des sables, la volonté politique est plus favorable que jamais. Ne reste plus qu’à trouver les moyens financiers pour passer à la vitesse supérieure.

Desertec prévoit la construction de centrales thermiques solaires à concentration (lire ci-dessous) qui fonctionnent grâce au rayonnement direct du soleil. Cette technologie, éprouvée depuis bientôt trente ans, notamment aux Etats-Unis et en Espagne, compte plusieurs dizaines de centrales (près de 2,5 gigawatts installés). Mais ce sont les déserts qui offrent les meilleures conditions: espace et soleil à profusion tout au long de l’année. Et les plus proches de l’Europe se trouvent dans les pays de la région dite MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord).

Il suffirait de 20 m2 de désert ainsi équipés pour subvenir aux besoins d’une personne en électricité toute l’année. L’objectif de Desertec est de répondre, d’ici à 2050, à 15% de la demande de l’Union européenne. Cette opération s’inscrit dans une stratégie plus vaste de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et les changements climatiques. Une stratégie qui prévoit que 65% de l’électricité en Europe proviendrait de sources d’énergies renouvelables domestiques (éolienne, hydraulique, biomasse, géothermie, etc.), tandis que la consommation d’électricité totale se stabiliserait avant de diminuer d’ici à quarante ans.

Premier constat, à l’issue du symposium: Desertec bénéficie d’un soutien politique croissant. «Il y a sept ou huit mois, il était encore impensable d’inscrire ce concept dans l’agenda politique allemand», précise Wilfried Kraus, directeur du Développement durable, du climat et de l’énergie au sein du Ministère allemand de l’éducation et de la recherche.

Même son de cloche de la part du commissaire européen à l’Energie, Günther Oettinger, qui loue toute initiative visant à produire de l’électricité autrement qu’à l’aide de ressources fossiles.

Quant à l’Union pour la Méditerranée (UpM) – fondée en 2008 à l’initiative de Nicolas Sarkozy –, elle a présenté à Hambourg son Mediterranean Solar Plan (MSP), officiellement lancé en février 2011. Certains observateurs ont craint que cette rivalité puisse miner Desertec. En réalité, selon Steffen Erdle, du secrétariat de l’UpM, le mandat de cet organisme consiste à rédiger une feuille de route permettant le développement de centrales solaires et éoliennes dans les pays du pourtour méditerranéen et, afin d’atteindre ce but, d’être une plate-forme de rencontre entre entrepreneurs et responsables politiques. «Le MSP n’est pas un concurrent, confirme Ger­hard Knies, président du comité d’administration de la Fondation Desertec. Nous visons le même but. Nos efforts sont complémentaires.»

Desertec commence à intéresser jusqu’aux Chinois et Japonais, dont les besoins en énergie sont pressants. Ils pourraient exploiter le soleil des déserts de Mongolie. Mais pour que le projet ait une réelle chance de réussir dans la région Union européenne-MENA, il est essentiel que les pays du Sud soient convaincus de ses avantages pour leurs populations.

«Dès le début, les pays du sud de la Méditerranée ont été impliqués dans le développement et la mise en œuvre du concept Desertec, précise Gerhard Knies. Depuis les révolutions des pays arabes, il est plus facile de parler directement avec la société civile très consciente des besoins de la population.»

Cela dit, la construction des centrales solaires, bien qu’exigeant une grande précision notamment dans l’alignement des miroirs, ne demande pas de composants d’une grande sophistication. Tout ce qui concerne la structure en acier ou en béton, par exemple, pourra sans problème être pris en charge sur place par des industries déjà existantes, et d’autres pourront se créer pour l’entretien de ces installations.

Une étude de l’institut allemand Fraunhofer publiée en février a pour sa part estimé que la construction des centrales solaires dans la région MENA pourrait créer à terme 80 000 emplois, dont certains très qualifiés, tout en offrant des possibilités de croissance aux entreprises occidentales. De toute façon, la construction de centaines voire de milliers de telles installations en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ne pourra pas se réaliser sans l’émergence locale d’un savoir-faire et d’une capacité de recherche et développement.

Plusieurs initiatives ont déjà vu le jour pour former dans les pays du Sud des spécialistes en technologies solaires et autres énergies renouvelables (sans parler de la conception de réseaux de lignes à haute tension). L’une d’elles est le Desertec University Network, fondé fin 2010. Ce réseau regroupe, en plus de la Fondation Desertec, 18 universités marocaines, algériennes, tunisiennes, libyennes, égyptiennes et jordaniennes.

Si la région MENA est aujourd’hui un modeste consommateur d’électricité par rapport à son voisin du nord, en 2050, les deux partenaires seront à égalité. En d’autres termes, dans quarante ans, le gigantesque réseau de centrales solaires (et éoliennes sur les côtes marocaines) servira avant tout à la consommation domestique, dont une proportion importante sera avalée par la dessalinisation de l’eau de mer. Une partie seulement sera vendue à l’UE.

Alors si tout le monde est d’accord et que la technologie est mûre, qu’est-ce qu’on attend? L’argent! On estime le coût d’une telle ambition à 400 milliards d’euros, soit 2% de ce que l’humanité ­investira probablement dans l’énergie jusqu’en 2050. Sans attendre, des projets ont pourtant déjà été lancés dans le sud, le plus avancé étant celui d’une centrale de 500 mégawatts à Ouarzazate, au Maroc, prévue pour 2015. Signes ­encourageants, plusieurs institutions financières (Banque mondiale, Banque européenne d’investissement, etc.) ont déjà accordé des prêts conséquents. Mais tout cela ne représente, pour l’instant, qu’une fraction de la pointe de l’énorme iceberg ­Desertec.

Le défi de ces prochains mois consistera à créer un cadre économique, juridique et politique capable d’attirer en masse les investisseurs institutionnels et privés. Un consortium industriel (Dii GmbH), mis sur pied en 2009 et regroupant des entreprises de premier plan (dont ABB, Siemens et la Deutsche Bank) est un premier jalon. Le Mediterranean Solar Plan de l’UpM en est un autre. Il en faudra encore beaucoup.

*Organisé par DESY, le Deutsche Elektronen-Synchrotron. Site officiel: www.desertec.org