Sciences

Quand le «design thinking» révolutionne la médecine

A Stanford, Biodesign fait travailler ensemble médecins et ingénieurs pour identifier des problèmes et les résoudre de manière simple dans les hôpitaux comme les blocs opératoires. Rencontre avec Dan Elison Azagury, chirurgien genevois devenu startuper en série

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Dan a eu la révélation au bloc opératoire. Ce chirurgien avait invité à assister à une opération un de ses amis, ingénieur. Le médecin était tout fier de montrer sa maîtrise de son métier et surtout le Da Vinci, le robot qui assiste les praticiens dans le monde entier, ou du moins là où on peut se le payer. «Mon ami avait l’air intrigué et je me demandais pourquoi.» Ce dernier a posé la question bête ou plutôt de celle qui vous fait tout remettre en question. «Vous utilisez un robot qui rend votre geste super précis mais votre patient est attaché à la table d’opération avec… du scotch?»

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Dan Elison Azagury en rit encore aujourd’hui. «La médecine évolue très peu, et cela pour de bonnes raisons. Si nous nous trompons, nous pouvons tuer nos patients. Du coup, l’innovation et la prise de risque ne font habituellement pas partie de notre état d’esprit.» Mais cela amène aussi des lourdeurs et des gestes qui se répètent de génération en génération de médecins, sans que l’on sache au fond pourquoi ils se pratiquent.

De passage à Stanford dans le cadre de sa formation, Dan se retrouve dans un bâtiment situé entre l’hôpital et l’école d’ingénieurs. Au Clark Center, voilà plusieurs années que quelques allumés ont décidé d’appliquer le design thinking à la médecine. Leur entreprise se nomme Biodesign. Et cela marche.

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Du diagnostic au remède

«Vous connaissez le principe: on crée une équipe pluridisciplinaire, on cherche des solutions à des problèmes qui sont envisagés sous un nouvel angle, des prototypes sont fabriqués très vite et, si cela convient aux praticiens, on crée une start-up pour passer à la production.» Cela semble effectivement simple et la réalité n’en est pas loin. Des équipes avec médecins et ingénieurs se baladent dans l’hôpital, cherchent ce qui cloche et voient comment y remédier. «Le monde de la santé est compliqué. Il y a différents niveaux d’intervenants: de l’organisme qui valide les médicaments à celui qui décide du remboursement en passant par les assurances, les médecins et les patients, il faut que votre solution contente tout le monde», relève Dan Elison Azagury.

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Inutile de braquer l’un ou l’autre de ces échelons, sinon votre invention ne passera jamais la rampe. Dans les bureaux de Biodesign, il y a des salles de brainstorming comme on peut en voir chez IDEO – un pionnier du design thinking basé à San Francisco – et un fablab où les ingénieurs peuvent fabriquer très simplement une ébauche, que ce soit avec une imprimante 3D, du matériel de petit bricolage et même du Slim.

Dan Elison Azagury, lui, s’est intéressé à l’intubation. «Quand les patients sont intubés, ils risquent d’attraper une pneumonie à cause de leurs propres sécrétions. Cela représente 10% des cas mais cela peut se terminer très mal.» Plutôt que de mettre à tout le monde des tubes sans risque à 20 dollars, les anesthésistes privilégient ceux à 1,5 dollar. Par économie mais aussi parce qu’ils ont toujours fait comme ça. En tenant compte de tous ces paramètres, Dan a mis au point un dispositif auquel recourent les équipes soignantes en cas de besoin seulement. Une invention conçue pour répondre au 10% de cas problématiques et qui ne coûte que 40 dollars l’unité. Elle fait le bonheur des patients, des soins intensifs, qui reçoivent les cas qui ont mal tourné, et du gestionnaire des coûts de l’hôpital.

Rachat gagnant

La petite entreprise du médecin genevois a tellement bien marché qu’il l’a revendue à une grande compagnie du secteur. «Ces boîtes préfèrent laisser les start-up avancer et les racheter ensuite. Leur force c’est d’avoir les moyens et une force de vente qui va permettre à votre produit d’intégrer un immense canal de distribution.» Dan a dû payer des royalties à Stanford, puisque sa recherche s’est effectuée sur son campus, et il continue de travailler pour Biodesign, qui a incubé en tout une quarantaine de start-up; elles-mêmes ont levé plus de 700 millions de dollars et traité 1,5 million de patients avec ses avancées technologiques.

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«Notre dispositif de formation a été repris dans plusieurs pays comme le Japon ou Singapour. Biodesign vit du mécénat et du sponsoring. Nous sommes toujours sur la brèche!» Et la Suisse? «Très difficile de convaincre chez nous avec une telle nouvelle approche. Ce goût de la remise en question permanente n’existe pas dans la médecine helvétique.»

Dan n’a pas fait fortune mais il a pu se faire plaisir avec l’argent reçu. Il a surtout attrapé le virus de l’entrepreneuriat. «Désormais je passe ma vie à voir des problèmes partout et à imaginer comment les résoudre.»

«Le Temps» raconte San Francisco

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