C’était en 2000. Valentin était le premier bébé à naître en France après un diagnostic préimplantatoire (DPI), une pratique autorisée par la législation française depuis 1994. Ses parents s’étaient découverts porteurs d’une maladie héréditaire mortelle à l’occasion du décès de leur premier enfant. La fécondation in vitro à partir des ovules de la mère et des spermatozoïdes du père leur avait permis de sélectionner puis d’implanter un embryon sain grâce à une analyse des gènes – et Valentin était né.

Un tel scénario est pour l’heure impossible en Suisse, pratiquement le dernier pays européen à interdire le DPI. Mais les citoyens diront le 14 juin s’ils veulent que cela change. Ils sont appelés à se prononcer sur une modification de la Constitution proposée par le Conseil fédéral et les Chambres.

Le texte soumis au verdict populaire est un préalable indispensable à une future légalisation du DPI. Il a pour but de supprimer la limite qui, dans l’actuelle Constitution, empêche de développer hors du corps de la femme plus que le nombre d’embryons pouvant être immédiatement implantés. Concrètement, ce nombre est fixé à trois. Beaucoup trop peu pour réaliser un DPI dans les règles de l’art médical.

Il faut dès lors changer la Constitution. La loi d’application, elle, est déjà prête. En votant le 14 juin sur la révision constitutionnelle uniquement, les citoyens peuvent donc déjà connaître avec précision les conditions auxquelles la loi soumettra la pratique du DPI.

Même si le peuple – et les cantons – dit oui, il pourrait bien être appelé une seconde fois aux urnes sur le même sujet. Car les adversaires du DPI ont promis de ne pas désarmer et de lancer un référendum dirigé cette fois contre la loi si la révision de la Constitution est acceptée.

Felix Gutzwiller, lui, reste optimiste. Le conseiller aux Etats PLR zurichois est l’un des pères de la légalisation du DPI. Les votations sur des sujets comparables, rappelle-t-il, ont montré que «le peuple est plus progressiste que le parlement». Pour lui, un référendum ultérieur contre la loi n’est même pas certain. «Tout dépendra du résultat de la votation du 14 juin.» Si le projet est très largement accepté, il sera difficile pour les adversaires de remonter la pente.

Le DPI occupe le parlement depuis près de quinze ans. Le sujet reste toujours aussi controversé. Pour ses contempteurs, cette technique – du moins telle qu’elle est réglementée par la loi proposée – est la porte ouverte à un eugénisme qui ne dit pas son nom et risque d’accroître la stigmatisation et l’intolérance à l’égard des personnes handicapées. «Non à la sélection des êtres humains», clame le slogan du comité des opposants – où l’on ne compte toutefois que très peu de personnalités de gauche, à la notoire exception de la conseillère nationale PS de Bâle-Campagne Susanne Leutenegger Oberholzer.

En général libérale sur des questions telles que l’avortement ou la recherche sur les cellules souches de l’embryon, la Fédération des Eglises protestantes de Suisse, cette fois, recommande le non. «Nous ne sommes pas fermés à toute forme de DPI dans des cas particuliers, mais la réglementation envisagée va trop loin», explique Anne Durrer, porte-parole de la FEPS. «Les dérives ne sont pas certaines, mais le risque est trop grand», note-t-elle, rappelant qu’au regard des valeurs chrétiennes, «toute vie a la même valeur».

Les défenseurs du DPI, eux, rétorquent que cette technique s’adresse à des couples souvent déjà confrontés eux-mêmes à la souffrance du handicap et qui aspirent légitimement à l’épargner à leur futur enfant.

«L’argument de l’intolérance qui risquerait de s’accroître n’est pas nouveau», se rappelle Felix Gutzwiller. On l’entendait exactement sous la même forme, se souvient l’élu, dans la bouche de ceux qui, à l’époque, combattaient les tests prénataux effectués sur le fœtus durant la grossesse. «En vingt ou vingt-cinq ans, personne ne peut affirmer que les discriminations des handicapés se sont accrues. Au contraire, de nombreux progrès ont été réalisés, par exemple dans le domaine de l’assurance invalidité.»

Le débat transcende largement les clivages traditionnels. Les organisations de défense des handicapés, aux premières lignes, sont elles-mêmes divisées. Certaines recommandent le non le 14 juin pour mieux combattre la loi ensuite, d’autres acceptent la révision constitutionnelle mais diront non dans le cadre d’un futur référendum.

L’orientation très libérale de la loi finalement adoptée par le parlement a bouleversé l’approche beaucoup plus prudente du Conseil fédéral. Par rapport au projet du gouvernement, les Chambres ont étendu les possibilités de recourir au DPI sur deux points fondamentaux.

D’abord, la trisomie 21 fera partie des maladies qui pourront être dépistées, ce que voulait exclure le Conseil fédéral. Ensuite, ce ne sont pas seulement les couples qui se savent porteurs d’une anomalie génétique qui pourront y recourir, mais aussi tous ceux qui, parce qu’ils ne peuvent pas avoir d’enfants autrement, passent par une fécondation in vitro.

Médecin, directeur des Editions Médecine et Hygiène et rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, Bertrand Kiefer est un partisan convaincu du DPI. Il regrette néanmoins un débat «trop polarisé», qui risque de passer à côté de l’essentiel. «Ce n’est pas en interdisant une technique plutôt qu’une autre que nous y répondrons, mais nous devons vraiment réfléchir à la société que nous construisons, obsédée par le contrôle, où les êtres humains deviennent eux-mêmes objets d’un contrôle de qualité.»

Partisan «d’un discours complexe», Bertrand Kiefer en appelle à une réflexion plus vaste. «Si l’on supprime tous les individus affectés par un facteur de risque génétique, on ignore quelles en seraient les conséquences en termes de diversité humaine. Or c’est cette diversité qui fait la richesse de notre destin. Le rôle de la médecine n’est pas de normaliser les êtres humains, mais de les rendre libres.»

«Le rôle de la médecine n’est pas de normaliser les êtres humains, mais de les rendre libres»