Encore embrumé, vous vous réveillez d’un rêve. Ne vous fuit-il pas déjà? «Le rêve est le phénomène que nous n’observons que pendant son absence. Le verbe rêver n’a presque pas de présent», observait Paul Valéry. La science, pourtant, est en voie de faire mentir l’écrivain. Des chercheurs sont parvenus à échanger en temps réel avec des rêveurs endormis. Les expérimentateurs leur posaient des questions précises; et, en retour, ceux-ci leur adressaient des réponses correctes, dans près d’un cas sur cinq. Une faible proportion? «Elle est bien plus grande que si ces bonnes réponses résultaient du hasard», souligne Delphine Oudiette, chercheuse à l’Inserm et à l’Institut du Cerveau, à Paris. Cette neuroscientifique cosigne cet exploit dans la revue Current Biology, le 18 février.

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Toutes les expériences ont été réalisées sur des «rêveurs lucides», durant la phase de sommeil dit «paradoxal»: les volontaires avaient conscience d’être en train de rêver. Au total, 36 rêveurs lucides ont participé à ce travail: 22 aux Etats-Unis, 10 en Allemagne, trois aux Pays-Bas, un en France. Mais sur ce patient français, 65 expériences ont été réalisées, sur un total de 158 pour les quatre groupes. C’est que ce dernier était atteint de narcolepsie, une maladie chronique rare qui se traduit par des endormissements irrépressibles à tout moment de la journée. Les autres groupes, eux, ont évalué des rêveurs sains.

Dialogue difficile mais possible

Comment les chercheurs sont-ils entrés en communication avec ces rêveurs? Côté expérimentateurs, par des sons (parole ou bips sonores), des flashs lumineux ou des stimuli tactiles (en tapotant le dos de la main un nombre précis de fois). Côté rêveurs, il a fallu ruser: des capteurs enregistraient leurs mouvements oculaires ou les contractions de leurs muscles faciaux. Un code de communication était défini à l’avance. En réponse à une consigne donnée, le rêveur devait bouger les yeux de gauche à droite d’un mouvement très ample – très différent du mouvement habituel des yeux durant le sommeil paradoxal. Pour dire «deux», par exemple, il devait faire deux fois ce mouvement oculaire ample. Autre canal d’échanges: en réponse à une question, il devait sourire deux fois pour dire oui et froncer les sourcils deux fois pour dire non. Les groupes américain, allemand et néerlandais ont soumis les rêveurs à des opérations mathématiques très simples, du type «Combien font 8 moins 6?» Le groupe français, lui, a posé des questions comme «Aimez-vous le chocolat?», ou «Quel est le nombre de tapotements effectués sur votre main?»

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Résultats: sur les 158 expériences, 29 (18,4%) ont donné lieu à des réponses correctes, cinq (3,2%) à des réponses incorrectes, 28 (17,7%) à des réponses ambiguës et 96 (60,8%) à une absence de réponses. Sur les 36 rêveurs testés, six ont fourni au moins une bonne réponse. «Il n’est pas si facile de dialoguer avec un rêveur lucide. Mais notre étude apporte la preuve que c’est possible», résume Delphine Oudiette. Au-delà, «elle remet en cause la notion que le sommeil est un état de perte de conscience où l’on est coupé du monde».

Eveil local

Ce travail donne donc vie à ce rêve de chercheur: avoir un accès direct à ce qui se passe dans la tête du rêveur. Jusqu’à présent, en effet, on se contentait d’étudier le rêve raconté après que le dormeur l’avait vécu durant son sommeil, «un souvenir souvent biaisé» donc. Cette nouvelle possibilité ouvre une multitude de portes. «On pourrait notamment tester l’hypothèse que le rêve favorise la créativité. Pour cela, on demanderait à des rêveurs de résoudre des énigmes sur lesquelles ils ont buté durant leur éveil», rêve déjà Delphine Oudiette.

D’ores et déjà, ce travail suggère «une petite révolution dans le domaine», relève la chercheuse: la notion d’éveil ou de sommeil local, dans le cerveau. Après une nuit blanche, par exemple, des régions de notre cerveau pourraient dormir pendant que d’autres veillent. A l’inverse, y aurait-il, durant notre sommeil, des parties de notre cerveau en éveil? Le monde animal illustre cette notion: les dauphins, par exemple, dorment d’un seul demi-cerveau à la fois, ce qui leur permet de rester constamment vigilants et alertes. «Ce travail invite peut-être à réviser nos critères de cotation du sommeil», conclut Delphine Oudiette.