Physique

Les diamants synthétiques minent le secteur de la joaillerie

Nettement moins chers que leurs homologues naturels, les diamants synthétiques sont de plus en plus utilisés par les bijoutiers. Ils sont parfois présentés comme de vrais diamants, malgré l’amélioration des appareils d’analyse

Les diamants sont le meilleur ami de la femme, chantait Marilyn Monroe. Leur version synthétique aussi? Ces reproductions parfaites de la pierre la plus précieuse du monde minent le marché de la joaillerie. Leurs caractéristiques physiques, chimiques et optiques sont en tous points identiques. Ce ne sont pas des faux, mais de vrais diamants, à ce détail près qu’ils ne sortent pas des entrailles de la Terre mais d’un laboratoire où ils sont fabriqués par l’homme. Ils peuvent d’ailleurs être assortis d’un certificat attestant leur origine synthétique.

S’ils sont surtout destinés à l’industrie, ils alimentent aussi, depuis une dizaine d’années, le marché de la joaillerie. Mais impossible de chiffrer cette proportion. Les évaluations vont de quelques milliers à près de trois milliards de carats. «Le manque de statistiques fiables est l’une des plus grandes carences de l’industrie du diamant», indique Rob Bates, directeur de la revue professionnelle en ligne JCK Online. Selon l’une des rares estimations officielles, établie par l’association Gem&Jewellry Export Promotion Council, la production annuelle de diamants de synthèse avoisinerait les 350000 carats par année (contre quelque 150 millions de carats pour le brut naturel), ce qui représenterait, en valeur, entre 45 et 135 millions de dollars.

«La plupart des fabricants sont des sociétés privées et certaines se montrent très secrètes, précise Rob Bates. De plus, on voit sans cesse apparaître de nouveaux arrivants, surtout en Russie et en Chine. Ils sont présents sur LinkedIn et Facebook, mais n’ont pas de site internet propre. Au moins quinze pays seraient en mesure de produire des diamants synthétiques.»

Mais comment sont-ils fabriqués? Deux méthodes coexistent. Elles visent toutes deux à reproduire les conditions dans lesquelles les diamants se forment naturellement à plus de 100 km sous la surface de la Terre, avant d’être projetés vers la surface avec les mouvements de lave dans les régions volcaniques. Les noms de ces méthodes: HPHT (pour Haute pression, haute température) et CVD (pour Dépôt en phase gazeuse). Elles sont appliquées respectivement depuis 1995 et 2001.

Avec la première, la cristallisation est artificiellement provoquée dans une chambre hermétique où l’on place une forme très pure de poudre de graphite; (tout comme le diamant, le graphite, qui compose la mine des «crayons à papier», est une l’une des formes de cristaux d’atomes de carbone). Ce graphite est chauffé à plus de 1400°C et soumis à une pression hydraulique supérieure à 50 tonnes par cm2. En moins d’une heure, le graphite se transforme en diamant par cristallisation du carbone.

Dans le cas de la méthode CVD, on n’utilise non pas une poudre de graphite, mais un substrat de diamant ou un diamant synthétique obtenu par la méthode HPTH, qu’on dépose dans une sorte de four à micro-ondes. Y est ajouté du méthane (formule chimique CH4), principal composant du gaz naturel, dont les composants, carbone (C) et hydrogène (H) sont dissociés par ces micro-ondes. Les atomes de carbone se déposent, une sorte de «rosée» se forme alors, produisant une cristallisation couche par couche. A noter que des tentatives de fabrication artificielles sont menées depuis le XIXe siècle. Elles ont longtemps échoué du fait que les appareils ne supportaient pas les conditions extrêmes qu’ils étaient censés reproduire: ils s’autodétruisaient. Un premier essai a abouti à Stockholm en 1953, mais il fut tenu secret. Un an plus tard, la société General Electric publiait dans la revue Nature un article annonçant la première réussite officielle.

«Il semble qu’une partie de cette production [de diamants artificiels] soit assez bonne», reprend Rob Bates. «Seules des techniques de laboratoire permettent de faire la différence», affirme Olivier Segura, directeur du Laboratoire français de gemmologie (LGF), à Paris. «A l’œil nu, la détection est impossible», confirme Eddy Vleeschdrager, expert et fondateur de l’Institut de gemmologie de l’Ecole et institut de formation Hoge Raad voor Diamant (HRD), à Anvers.

Ces dernières années, les grands centres diamantaires ont passablement investi dans le développement de spectromètres, à savoir des appareils d’identification de composés chimiques utilisant des faisceaux lumineux. Celui du LGF est capable d’analyser en profondeur, grâce à trois lasers utilisant des longueurs d’ondes différentes, plusieurs centaines de pierres en même temps. Lancé l’année dernière par De Beers, le spectromètre AMS (pour Automated Melee Screening) peut même tester plus de 7000 diamants par heure.

Rob Bates assure «n’avoir jamais entendu dire que ces appareils n’étaient pas fiables». Pourtant, au mois de mai, la revue Rough & Polished signalait des erreurs avec l’AMS. «Les premiers résultats ne semblent pas très rassurants, car certains diamantaires qui ont utilisé l’appareil rapportent qu’il a classé des diamants naturels comme synthétiques.» Or ces problèmes de «faux positifs» risquent de fournir aux laboratoires une occasion d’affirmer que «les diamants synthétiques valent bien les naturels», selon la maison parisienne Rubel&Ménasché, l’une des premières à avoir dénoncé, dès 2012, des ventes «massives» de diamants synthétiques non déclarés comme tels.

Le problème concerne surtout ce qu’on appelle les mêlés, c’est-à-dire les lots de diamants de petite taille destinés à la fabrication de bijoux de grande consommation: ces pierres «sont si petites que cela ne vaut pas la peine de toutes les authentifier, cela reviendrait trop cher», selon Rubel&Ménasché: «La plupart des diamantaires ne vérifient donc que quelques pierres sur chaque boîte, certains n’en vérifient même aucune.» Rob Bates confirme: «Nombre de mêlés ne sont jamais testés pour une question de rentabilité.» Si aucun expert n’ose se risquer à évaluer l’ampleur de ce «saupoudrage», Raoul Beck, créateur de la marque DiamAlps à Genève, parle d’une «course contre la montre entre le développement de techniques de détection et le développement des méthodes de production des diamants synthétiques».

Concernant les méthodes de laboratoire, «la CVD représente l’avenir, car elle permet de fabriquer plusieurs diamants de très bonne qualité en même temps», souligne Aurélien Delauney, gemmologue au LFG. «Le grand avantage, ajoute Eddy Vleeschdrager, est qu’on peut adapter la qualité et la structure selon les besoins, fabriquer des cristaux pour des emplois très différents.» Outre les applications industrielles traditionnelles (découpe, polissage, capteurs, etc.), le diamant synthétique est appelé à servir de semi-conducteur en imagerie médicale, car il est biocompatible. Aussi tous les experts s’accordent-ils à prédire une forte augmentation de la production – ne serait-ce que pour pallier l’épuisement des gisements naturels que les prévisions situent à l’horizon 2030.

Les diamants ne risquent-ils pas alors de perdre le caractère de rareté qui les caractérisait jusqu’ici? Depuis l’apparition des synthétiques, il y a une dizaine d’années, les prix des diamants naturels ont dégringolé de 40%. Et ils ont encore baissé de 10% dans le courant de l’année dernière, selon Rob Bates. En comparaison, les concurrents synthétiques sont avantageux puisqu’ils se vendent entre 10% à 50% meilleur marché. En outre, nombre d’experts estiment qu’ils sont de mieux en mieux acceptés par la clientèle et que la demande pour des «diamants fantaisie», ouvertement présentés comme étant issus d’un laboratoire, pourrait décoller. «Peut-être sommes-nous à l’aube d’une nouvelle ère dans l’industrie du diamant, où deux marchés pourraient coexister sans se faire du tort?», s’interroge Rubel&Ménasché.


Rectificatif du 9 novembre 2015

Dans l'article publié le 3 octobre 2015 «Les diamants synthétiques minent le secteur de la joaillerie», deux citations («les diamants synthétiques valent bien les naturels», puis «[ces pierres] sont si petites que cela ne vaut pas la peine de toutes les authentifier, cela reviendrait trop cher») sont attribuée directement et de manière inexacte à la maison parisienne Rubel&Ménasché. Ces citations ont été tirées d'un texte en anglais du site spécialisé sur la joaillerie www.rough-polished.com, traduit, republié et correctement sourcé sur le site internet de Rubel&Ménasché.

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