Environnement

Le dicamba sème la zizanie chez les agriculteurs américains

Aux Etats-Unis, la polémique autour du pesticide prend de l’ampleur. Utilisé pour éradiquer des mauvaises herbes résistantes au glyphosate, il détruit des champs voisins en raison de sa volatilité. Des milliers de plaintes ont été déposées

Les cousins d’Amérique ne sont pas toujours les bienvenus, surtout quand ils s’avèrent redoutablement coriaces et qu’ils ont tendance à s’évaporer. Aux Etats-Unis, le dicamba, parent proche du controversé glyphosate, fait l’objet d’une vive polémique. Le désherbant y est déclaré comme pesticide depuis 1967, mais c’est une nouvelle formule, utilisée depuis ce printemps, qui déchaîne les passions. Pulvérisé dans les champs, l’herbicide, volatil, s’évapore et attaque des cultures voisines.

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Eradiquer l’herbe à cochons

Commercialisé notamment par Monsanto, BASF et DuPont, le dicamba est censé lutter contre les mauvaises herbes qui résistent toujours plus aux produits chimiques, glyphosate compris. Jusqu’ici, il était répandu dans les champs avant que les plantes sortent de terre. Mais en novembre 2016, les autorités américaines ont approuvé une nouvelle technologie de Monsanto: le fabricant est parvenu à associer son pesticide à des semences de soja et de coton génétiquement modifiées pour être capables de lui résister. Le dicamba nouvelle version peut ainsi, depuis cette année, être répandu plus tard, lorsque les premières pousses sont déjà sorties de terre. Mais uniquement dans les champs de soja et de coton génétiquement modifiés. Il agit comme un désherbant efficace et permet d’éradiquer des plantes nuisibles comme l’amarante de Palmer – appelée aussi herbe à cochons – sans nuire aux plants qu’il doit protéger.

Avec le dicamba, le problème est que même de très petites doses peuvent s’avérer nuisibles

Bob Hartzler, professeur d’agronomie à l’Université d’Etat de l’Iowa

Les agriculteurs du Midwest pensaient avoir trouvé le produit miracle. Mais les voilà qui s’entre-déchirent. Porté par le vent, le dicamba attaque les cultures et les arbres au-delà du périmètre traité. Plus de 1,5 million d’hectares de soja et d’autres végétaux non génétiquement modifiés ont été endommagés. Selon l’EPA, l’Agence américaine de protection de l’environnement, au moins 4% des cultures de soja ont déjà été ravagées par le dicamba. Les plantes malades sont facilement reconnaissables: les feuilles se froissent et se recroquevillent. Les paysans sont victimes de leur propre course effrénée aux herbicides toujours plus performants.

Plus de 3000 plaintes

L’EPA doit faire face à plus de 3000 plaintes émanant de 25 Etats. Tout en pointant Monsanto du doigt, les agriculteurs l’accusent de négligence. L’autorisation pour la nouvelle formule aurait-elle été accordée trop rapidement? De récentes expériences en plein champ menées par des universités démontrent que le dicamba continue de se répandre dangereusement dans l’air, même 72 heures après son épandage.

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Bob Hartzler, professeur d’agronomie à l’Université d’Etat de l’Iowa, n’y va pas par quatre chemins: le dicamba est devenu «impossible à contrôler». «Il est à mon avis impossible d’empêcher que certains pesticides utilisés sur de grandes surfaces s’étendent au-delà de la zone cible. Mais avec de faibles concentrations, les dégâts restaient mineurs. Avec le dicamba, le problème est que même de très petites doses peuvent s’avérer nuisibles», explique-t-il. En 2004 déjà, une étude relevait que le dicamba, même en très petite quantité, était 75 à 400 fois plus dangereux que le glyphosate pour les plantes touchées par erreur.

Soucieux de pouvoir continuer à commercialiser son produit, Monsanto se défend en soulignant que la nouvelle formule avait précisément pour but d’atténuer la volatilité du produit. Son vice-président n’a pas hésité à insinuer que des agriculteurs ont peut-être utilisé illégalement une ancienne version du dicamba et que son éparpillement serait principalement dû à une mauvaise utilisation du produit.

L’Arkansas est le plus touché

Cette polémique intervient au pire moment pour les cultivateurs: le revenu de l’activité agricole ne cesse de baisser et le cours du soja est bas. Les paysans en colère multiplient les actions en justice pour espérer obtenir des indemnisations. Il y a ceux qui n’ont pas voulu acheter les semences résistantes de Monsanto à prix d’or et qui sont aujourd’hui victimes du dicamba, et les autres, qui l’ont fait, mais qui doivent gérer les dégâts provoqués chez leurs voisins.

L’Etat de l’Arkansas est le plus touché. C’est de là qu’émane le plus grand nombre de plaintes. Il a interdit les épandages cet été. Début novembre, l’agence chargée de la régulation des pesticides a recommandé d’interdire de nouveau l’utilisation du dicamba pendant la saison des récoltes 2018, soit de mi-avril à fin octobre. Le 17 novembre, Monsanto a demandé à un juge de l’Arkansas de ne pas appliquer la décision. Le groupe rappelle que des millions de dollars ont été investis pour développer des semences qui résistent au dicamba, et pour réduire sa volatilité.

L’EPA vient d’interdire son utilisation en cas de vents soufflant à plus de 16 km/h. Va-t-elle finir par retirer le pesticide du marché? L’agence n’en prend pour l’heure pas le chemin.

En Europe, le dicamba est autorisé depuis 2008 et serait utilisé dans 27 pays. Mais il ne s’agit que d’une version light du cousin américain. Pas du dicamba associé aux semences génétiquement modifiées qui fait des ravages dans les champs de l’Arkansas.

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