Aurait-on pu parler à Didier Trono si le Conseil national n’avait pas balayé la veille la clause visant à encadrer la parole des membres de la task force scientifique Covid-19? L’idée le fait rire: «C’était une proposition quelque peu ridicule, qui ne flatte pas l’intelligence de ceux qui l’ont soutenue. Même Donald Trump n’a pas osé le faire avec ses propres experts. Ce serait comme si on enfermait Monsieur Météo parce qu’on n’est pas satisfait de ses prévisions…» ironise-t-il devant sa webcam.

Professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, où il dirige le laboratoire de virologie et génétique, il est également le président du groupe d’experts Diagnostics et tests de la task force scientifique suisse Covid-19. On le connaît aussi comme le coordinateur du projet Health 2030, qui vise à fédérer hôpitaux, universités et autres organismes lémaniques autour de la médecine de précision. Cela fait beaucoup de casquettes pour une seule tête, mais ainsi va sa «marotte organisatrice», selon ses propres termes.

Didier Trono est médecin de formation, une voie qu’il a choisie dans l’idée de devenir médecin de campagne. Après son diplôme, il opte pour la médecine interne, qui n’est pas vraiment une spécialité, mais plutôt «un moyen de rester dans une approche holistique de la médecine».

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Double casquette

Il s’envole en 1985 pour le prestigieux Massachusetts General Hospital de Boston pour s’y spécialiser en maladies infectieuses – encore un domaine suffisamment général pour lui – puis traverse la rivière Charles et entre au Whitehead Institute à Cambridge, où sa carrière prend une autre tournure, axée sur la recherche fondamentale. Il s’y découvre immédiatement pour la recherche une passion qui ne le quittera plus, travaillant d’abord sur le virus de la poliomyélite puis sur un autre dont on ne connaît rien ou presque à l’époque: le VIH.

Cette double casquette lui fait recevoir un coup de fil en 1990, alors que l’épidémie de sida fait rage. Le Salk Institute for Biological Studies à San Diego en Californie, dont l’ancien directeur est décédé des suites de cette maladie, souhaite monter un centre de recherches sur le sida, et c’est Didier Trono, à peine sorti de son post-doc, qui en prendra les commandes. Ce faisant, il renonçait définitivement à revenir à la médecine clinique, un tournant important dans la trajectoire qu’il avait jusqu’alors imaginée. «Durant la première année passée à monter mon laboratoire en Californie, je rêvais presque chaque nuit que je voyais des patients.»

Sept ans avant l’émergence des premières trithérapies, les scientifiques en étaient encore à essayer de comprendre l’effroyable rétrovirus qui s’attaque au système immunitaire. En assemblant petit à petit les pièces du puzzle, Didier Trono comprend que l’on peut aussi tirer parti des capacités infectieuses du VIH.

Naissent ainsi de premiers vecteurs viraux basés sur le VIH, débarrassés de tout pouvoir pathogène, que les scientifiques peuvent utiliser en thérapie génique, tels de petits colis allant livrer des fragments d’ADN thérapeutique dans le noyau des cellules. On en mesure aujourd’hui tout juste la portée: ce sont ces types de vecteurs, dits lentiviraux, qui sont utilisés en immunothérapie contre le cancer, une des voies les plus porteuses d’espoir dans cette maladie. Aujourd’hui, ses recherches l’ont amené à se pencher sur la régulation des endovirus, des séquences génétiques d’origine virale présentes en de multiples exemplaires dans les génomes de tous les organismes.

Patrick Aebischer – son copain d’études, qui le surnomme Buster Keaton – lui confie en 2004 le développement de la nouvelle Faculté des sciences de la vie de l’EPFL, que Didier Trono dirigera jusqu’en 2012. «Il cochait les deux cases que je souhaitais: c’était un excellent scientifique de stature internationale avec de la vision, doublé d’un bon administrateur», raconte l’ancien président de l’EPFL.

En 2008: A l'EPFL, le sacre du vivant

Un pince-sans-rire

C’est après cette expérience qu’il commence à s’intéresser à la médecine de précision, via Health 2030. Fédérer tous ces organismes de santé autour d’une culture numérique et d’une vision commune n’a rien d’une sinécure. Mais c’est justement là qu’il excelle: «Il adore aller au charbon et sait prendre des décisions, dit Denis Duboule, professeur de génétique à l’Université de Genève. Les chercheurs le respectent, car il possède une vraie légitimité scientifique. Ce n’est pas quelqu’un qui agit par plaisir de serrer des mains à Berne: il se met véritablement au service de la communauté.» Ceux qui le connaissent le décrivent comme impressionnant voire déstabilisant au premier contact. Une fois la glace fondue, c’est un personnage plus drôle, façon pince-sans-rire, qui apparaît.

Vu ses compétences scientifiques et son goût pour la conduite de projets, faut-il s’étonner de le voir dans la task force? Là, les choses ont été plus compliquées, notamment en début d’épidémie, avec des relations parfois délicates entre la task force et l’Office fédéral de la santé publique. «Ce n’est pas dans l’ADN suisse d’avoir un gouvernement appuyé par une task force qui joue le rôle de cellule de crise. On devrait réfléchir à la manière de mobiliser toutes les compétences d’un pays en cas de besoin. J’espère que cela sera un des enseignements de cette pandémie.»


Profil

1956 Naissance à Genève.

1990 Fonde un centre de recherches sur le sida au Salk Institute for Biological Studies à San Diego.

2004 Rejoint et dirige la Faculté des sciences de la vie de l'EPFL

2012 Jette les bases du projet Health 2030.

2020 Responsable des diagnostics et tests dans la task force scientifique.


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