Au début du mois de novembre, la Slovaquie a mené une vaste campagne de dépistage du Covid-19 dans sa population. Les deux tiers des 5,5 millions d’habitants de ce petit pays, durement touché par la deuxième vague de la pandémie, se sont rendus dans des centres de tests durant un week-end. Une opération pour laquelle l’ensemble du personnel médical slovaque ainsi que des milliers de policiers et de militaires ont été mobilisés, avec à la clé 1% de personnes positives identifiées et mises en quarantaine.

Le chancelier autrichien Sebastian Kurz a, depuis, annoncé son intention de s’inspirer de l’exemple de son voisin pour organiser lui aussi des tests à large échelle dans son pays, afin d’écourter le second confinement en cours. Cette approche est-elle efficace pour contrer la maladie? La Suisse pourrait-elle s’en inspirer? Le Temps a questionné Didier Trono, responsable du groupe diagnostics et tests de la task force scientifique suisse dédiée au Covid-19.

«Le Temps»: Pourquoi l’idée de tester l’intégralité de la population d’un pays revient-elle actuellement sur le devant de la scène?

Didier Trono: Ce genre de campagne à large échelle est devenu envisageable suite à l’arrivée sur le marché des tests diagnostics antigéniques dits «rapides»: ce sont eux qui ont été utilisés en Slovaquie. Ce type de test est en effet disponible en de bien plus grandes quantités que les tests classiques PCR, dont l’approvisionnement est limité. Nous plafonnons actuellement en Suisse à 30-35 000 tests PCR par jour. Les tests antigéniques ont toutefois une moins bonne sensibilité que les tests PCR. Ils sont le plus appropriés chez les personnes ayant des symptômes depuis moins de quatre jours, période correspondant en général au pic de la charge virale. Plus tôt dans l’infection, ou plus tard, la charge virale est plus basse et le test peut «rater» des cas. Mener ce type de tests à large échelle permet donc de repérer les personnes les plus contagieuses, mais en laisse aussi passer certaines entre les mailles du filet, notamment une large fraction de celles qui sont en période d’incubation.

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Une autre limite du testing de masse, c’est l’ampleur de la logistique nécessaire…

Oui: on dit des tests antigéniques qu’ils sont rapides car le résultat est disponible rapidement. Par contre, ils nécessitent un prélèvement effectué dans le nez à l’aide d’un écouvillon, tout comme les tests PCR. On estime que sur une heure, une personne formée peut réaliser ce type de prélèvement sur 10 à 12 personnes. Soit environ 80 tests sur une journée. Cela donne une idée de la quantité de personnel soignant qu’il faut mobiliser si on souhaite tester des centaines de milliers de personnes dans le même laps de temps. Par ailleurs, il faut éviter que toutes ces personnes ne s’empilent dans les centres de tests, sinon on risque d’accroître la transmission du virus. Cela nécessite d’organiser un grand nombre de centres de prélèvement, avec du personnel d’encadrement.

Malgré ces limitations, ce type de campagne de tests de masse peut-il avoir un intérêt dans la lutte contre la maladie?

Oui et non. Quand on a perdu le fil du traçage des personnes infectées et de leurs cas contacts – comme c’est le cas actuellement en Suisse –, cette approche peut théoriquement permettre de reprendre le contrôle de la chaîne de transmission, en identifiant puis en isolant un grand nombre de personnes contaminées. Mais il faut garder en tête que ce type d’approche n’offre qu’un instantané de la situation épidémique: le virus circule avant la campagne de tests et continue à circuler après, notamment parce que les tests antigéniques ne permettent pas d’identifier tous les cas. Une méthode plus efficace consisterait à tester tout le monde une première fois, puis une nouvelle fois trois jours plus tard, puis encore une fois trois jours plus tard. De cette manière, on identifierait probablement toutes les personnes infectées. Cela pourrait être envisageable à l’échelle d’une ville qui fait face à un fort taux de contamination, par exemple Genève. Mais là encore, il faut imaginer la logistique colossale que cela nécessiterait… Pour un résultat qui ne serait de toute façon pas parfait, car il y aura toujours des échanges avec les localités voisines, et donc potentiellement de nouvelles chaînes de transmission qui se mettent en place. C’est pourquoi cette piste n’est, à ce stade, pas privilégiée par la task force scientifique.

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Le nombre de nouveaux cas de covid ne progresse plus en Suisse et certains cantons assouplissent leurs mesures. Comment jugez-vous l’évolution actuelle de la pandémie?

Les mesures strictes prises par certains cantons semblent porter leurs fruits. C’est encourageant et cela doit nous inciter à maintenir nos efforts. L’objectif est de ramener le nombre de nouvelles infections par personne contaminée, le Re, à une valeur de 0,7 à 0,8. Si on y parvient, le nombre de nouveaux cas devrait diminuer de moitié toutes les deux semaines, ce qui permettra aux hôpitaux de tenir jusqu’à la fin de l’année sans être débordés. Les vacances seront l’équivalent d’un mini-confinement: avec la fermeture des écoles, il y aura une plateforme d’échanges du virus en moins. On peut ainsi envisager de contrôler le virus jusqu’au printemps et, on l’espère, l’arrivée d’un vaccin disponible à grande échelle.

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