Archéologie

La divine découverte de chercheurs suisses en Grèce

Sur l'île d'Eubée, l'Ecole suisse d'archéologie de Grèce vient de mettre au jour le sanctuaire d'Artémis Amarysia. Il livre d'importantes clés de compréhension du fonctionnement de la vie dans l'Antiquité... et éclaire aussi le présent

«Quand nous avons découvert l'inscription sur la tuile, nous étions émerveillés». «ART», sont les premières lettres apparues. Puis, raconte en substance Tobias Krapf, secrétaire scientifique de l'Ecole Suisse d'Archéologie de Grèce (ESAG) et chef des travaux sur le chantier archéologique d'Amarynthos, sur l'île d'Eubée, une deuxième tuile a surgi: elle portait l'inscription complète, «ARTEMIDOS», pour la Déesse Artemis, la divinité de la chasse dans la Grèce antique.

«Nous avons aussi trouvé deux vases dédicacés à la déesse et des inscriptions sur la paroi d'un puits», poursuit le chercheur. Ému et satisfait: à la fin de sa campagne de fouilles de 2017, l'équipe de l'ESAG vient d'identifier le sanctuaire d'Artémis Amarysia. «C'est ce que nous attendions depuis cinq ans. Cet investissement valait la peine», s'exclame Tobias Krapf.

En effet, la découverte est essentielle. Ces fouilles qui se déploient sur 5000 m2 ont mis au jour l'un des derniers sanctuaires connus par les textes. «Il compte parmi les plus importants de l'île d'Eubée, le deuxième plus grand de Grèce après la Crète », explique le professeur Karl Reber, directeur de l'ESAG. Il rappelle que cette école fouille cette île «depuis 1964 à l'invitation du gouvernement grec. A cette époque, la ville moderne d'Erétrie s'agrandit et des constructions sont réalisées sur le site antique. L'objectif était de protéger une partie de ce site antique».

«Mettre en relation les vestiges avec des textes»

Des remparts, un gymnase, des quartiers d'habitation, une mosaïque à galets... En plus de 50 ans de recherches acharnées, les découvertes ont été nombreuses. Il restait à trouver un endroit essentiel pour la vie de la cité: le sanctuaire d'Artemis Amarysia. «Une telle découverte est d'un grand intérêt, ajoute Denis Knoepfler, professeur honoraire au Collège de France et à l'Université de Neuchâtel. Elle permet de mettre en relation les vestiges avec des textes.»

Sur ce lieu sacré, il y eut des fêtes en l'honneur d'Artemis, des processions qui sont venues célébrer la déesse ou encore des concours sportifs. Et de préciser: «Aujourd'hui, nous pouvons nous représenter de façon plus claire où et comment s'organisaient ces fêtes. Nous avons pu localiser une porte d'entrée, la cour...»

La découverte de ce site apporte aussi des clés de compréhension de la vie de l'île. Au IVe siècle avant Jésus-Christ, elle était divisée en quatre cités, l'équivalent des Etats. Erétrie était l'une d'elles. «Elle était un lieu de rencontre et de culte», souligne Denis Knoepfler. «Du VIIIe siècle avant J.-C. jusqu'à l'époque romaine fort probablement, il a été fréquenté par toute la population de l'île», précise Karl Reber. Ces rencontres avaient aussi un enjeu politique: «Les grands actes publics de la cité étaient exposés. Des traités avec l'étranger étaient rédigés. Une fois par an, les représentants des quatre cités se retrouvaient ici dans une espèce d'union fédérale», selon Denis Knoepfler. Déjà, ce mouvement fédéraliste s'organisait «autour de biens communs, d'une origine commune, d'une identité plus ou moins factice». Autant de sujets de recherches qui montrent que le passé éclaire notre présent.

Les doutes d'un jeune chercheur

Cette découverte, enfin, couronne la démarche d'un historien, Denis Knoepfler, qui mêle doute et hypothèse. Il est jeune chercheur lorsqu'ilse plonge dans les écrits concernant la ville antique d'Erétrie, notamment ceux du géographe Strabon (Ier siècle avant Jésus-Christ). Celui-ci évoque le sanctuaire d'une part, et une procession de l'autre. La procession, imposante, ne peut avoir lieu dans l'espace décrit par le géographe.

C'est alors que le doute surgit, explique le professeur Knoepfler: «Progressivement, j'ai constaté différents indices plaidant pour une localisation de ce secteur au pied d'un colline et non là où nous cherchions». En cause, une erreur dans le nombre de «stades», l'unité de mesure de l'époque équivalent à 180 mètres. «En Grec, deux lettres se ressemblent, le ζ et le ξ, poursuit Denis Knoepfler. La première équivaut au chiffre 7, la seconde à 60. Mais dans leur écriture, il n'y a qu'une infime différence entre les deux». Dans le premier cas, le sanctuaire était à 1,2 kilomètre de la ville, dans le second, à 11 kilomètres. «J'ai donc supposé qu'il s'agissait d'un erreur de copiste et suggéré une localisation du sanctuaire sur le rivage, au pied de cette butte», explique-t-il en montrant la colline qui domine les fouilles.

Encore beaucoup de travail

Cette hypothèse, il la présente à l'Académie des Belles Lettres, à Paris, en 1988 tout en «disculpant Strabon», selon ses mots. Les années passent, les recherches se poursuivent. En 2007, l'ESAG effectue une recherche exploratoire, un «sondage» sur un terrain et découvre de premiers éléments. En 2012, elle acquiert ce terrain, et la maison située dessus, ainsi que les autorisations de fouilles. Depuis, les chercheurs sont à l'oeuvre en bord de mer, près de la petite ville d'Erétrie, à l'ouest de l'île et juste en face de la péninsule de l'Attique.

Daniela, étudiante en archéologie à Lausanne, a 24 ans et passe, depuis quatre ans, tous ses étés à remuer la terre et les blocs de pierre de 7 heures à 15 heures: «Nous dégageons les structures, essayons de les interpréter. Cette année, nous avons commencé à comprendre», reconnaît-elle humblement.

Sur le chantier d'Amarynthos sonne la trêve hivernale et, avec elle, la reprise des cours. L'an prochain, les fouilles reprendront. Le directeur de l'ESAG Karl Reber poursuit: «Nous sommes partis d'un petit sondage. Aujourd'hui, nous savons que le sanctuaire est encore plus grand que ce que nous avions prévu». Il faudra encore dégager des tonnes de terre, remuer des centaines de blocs avant de mesurer l'ampleur de la découverte.

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