Boss, cheik, despote, empereur, monarque, patron, sachem, souverain… En tout, le dictionnaire des synonymes de l’Université de Caen recense quelque 102 synonymes du mot «chef». Pourquoi accorder tant de place à cette figure dans notre vocabulaire, et plus généralement dans nos vies? Une exploration des comportements animaux permet de mieux comprendre l’origine et le rôle de la hiérarchie. Quant à l’être humain, bien qu’il connaisse des formes de domination particulièrement subtiles, il ne ferait l’expérience des chefs que depuis une période assez récente de son évolution…

Qui dirige?

Une «hiérarchie de dominance», dans laquelle un ou plusieurs individus exercent leur autorité sur les autres membres du groupe, se retrouve chez de nombreux animaux vivant en groupe. Différents critères peuvent intervenir dans l’établissement de l’ordre de dominance. Par exemple, chez les cichlidés des grands lacs africains, des petits poissons colorés, le statut social est intimement lié à l’activité hormonale, et peut s’inverser plusieurs fois au cours de la vie d’un individu. Chez les insectes sociaux comme les abeil­les ou les fourmis, la reine émet des phéromones qui contrôlent le comportement des ouvrières. Mais c’est le plus souvent l’âge d’un animal et sa force physique qui en imposent aux autres. Cela se joue parfois à peu de chose: chez le fou à pieds bleus, un oiseau marin vivant principalement aux îles Galapagos, on observe des rapports de domination dès la couvée, entre le poussin qui a éclos en premier et son cadet.

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Plus proche de nous, la majorité des primates vivent dans des sociétés très structurées. Les chimpanzés forment des communautés dirigées par un mâle dit alpha, un individu assez âgé et souvent doté d’une bonne dose d’agressivité. Son ascension sociale doit cependant aussi à sa capacité à rassembler autour de lui et à former des coalitions, comme l’a montré le primatologue néerlandais Frans de Waal dans son ouvrage La politique du chimpanzé , publié en 1982. Chez l’être humain, difficile de déterminer ce qui fait un chef, tant ce statut est lié à des institutions et influencé par des phénomènes sociaux complexes, comme la reproduction des inégalités. De nombreux travaux en psychologie se sont toutefois penchés sur les qualités nécessaires au leadership: l’intelligence, l’extraversion, l’estime personnelle joueraient un rôle. Une étude récente publiée dans la revue PLoS One , basée sur l’étude d’une cohorte d’employés australiens, suggère que c’est l’ouverture aux expériences qui serait décisive dans la progression vers des postes de management.

Pourquoi vouloir diriger?

Dans le monde animal, il y a principalement deux avantages à être au sommet de la hiérarchie: un accès facilité aux ressources alimentaires et surtout un meil­leur succès reproductif. Dans de nombreuses espèces, les mâles dominants s’approprient les femelles fertiles, allant jusqu’à former des harems, notamment chez le cerf élaphe, le babouin gelada ou l’éléphant de mer. Dans son ouvrage récent intitulé Dominants et dominés chez les animaux , le philosophe des sciences Alexis Rosenbaum, de l’Université Paris-Saclay, souligne toutefois que c’est l’être humain avec ses propres harems qui est allé le plus loin dans cette inégalité de la reproduction. Chez les animaux, les dominants doivent dépenser beaucoup d’énergie pour contrôler que «leurs» femelles ne se reproduisent pas avec d’autres mâles. Ce qui explique qu’ils sont stressés: une étude menée chez le babouin jaune a ainsi montré que le mâle alpha avait des taux très élevés d’hormones de stress, ce qui est délétère pour la santé. Etre au sommet présente donc aussi certains désagréments…

Pourquoi le chef est-il un homme?

En dehors des insectes sociaux, rares sont les animaux à être dirigés par une ou des femelles. C’est tout de même le cas chez les hyènes, les bonobos et les orques. Ces dernières ont d’ailleurs une autre particularité: à partir d’un certain âge, elles arrêtent de se reproduire et entrent en ménopause. Ce sont justement ces femelles âgées qui dirigent les groupes d’orques et leur font profiter de leurs connaissances sur l’emplacement des bancs de poissons, d’après une étude publiée récemment dans Current Biology.

Chez les êtres humains, des travaux de psychologie ont montré que les hommes prétendaient plus rapidement aux postes de direction que les femmes, même lorsque celles-ci sont plus qualifiées. Par ailleurs, dans une étude parue dans Psychological Science, le psychologue de l’Université du Kent Mark van Vugt a montré que les groupes avaient tendance à choisir des hommes pour les diriger lorsqu’ils faisaient face à une menace émanant d’un autre groupe – «peut-être parce que les conflits inter-groupes ont été résolus par la force tout au long de l’histoire humaine», suggère le chercheur.

Avons-nous inventé la démocratie?

Des observations ont montré que certains macaques et babouins, vivant pourtant dans des groupes dotés d’une hiérarchie, choisissent leurs déplacements de manière démocratique. D’après une recherche récente parue dans Science, n’importe quel membre d’un groupe de babouins olive, quel que soit son sexe ou son rang, peut initier un départ vers une nouvelle destination, pourvu qu’il soit suivi par suffisamment de ses congénères. Quant à la démocratie humaine, elle semble prendre ses racines dans l’époque de la Grèce antique.

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Mais nos ancêtres de la préhistoire avaient sans doute une société beaucoup plus égalitaire que la nôtre. C’est en tout cas ce que considèrent bon nombre d’anthropologues, pour qui le mode de vie des premiers représentants de notre genre Homo, qui a émergé il y a environ 2,8 millions d’années, devait s’apparenter à celui des tribus de chasseurs-cueilleurs qui sub­sistent encore aujourd’hui. Or ceux-ci, des San ou Bochimans du Kalahari aux Hadza de Tanzanie en passant par les Yanomami d’Amazonie, n’ont pas de chef formel, et partagent les tâches et décisions entre membres de la communauté. Ce serait en fait l’avènement de l’agriculture, il y a environ 13 000 ans, qui aurait favorisé l’émergence de dirigeants, en leur permettant d’accumuler des ressources.