Il s’est retourné et il a grogné. C’est ainsi que l’homme qui a arraché le visage d’un sans-abri avec ses dents, fin mai à Miami, a réagi à l’interpellation d’un policier. «Il avait encore des morceaux de chair dans la bouche», précise un témoin à la chaîne de télévision WSVN-Fox 7. L’épisode a été largement commenté, notamment sur le Net, sous le nom d’«attaque cannibale zombie». La police évoque plus prosaïquement l’usage de drogues.

Une série de faits divers particulièrement gore qui ont récemment défrayé la chronique en Amérique du Nord pourrait être liée à la consommation de substances appelées «sels de bain». A Miami toujours, en juin, deux policiers ont arrêté un jeune homme au comportement étrange. Lui aussi grognait. Et il a tenté de mordre les agents. Une fois dans la voiture de police, il a cogné violemment sa tête contre la vitre en criant: «Je vais vous manger.» En Louisiane, un homme a mordu son voisin, emportant un bout de sa joue. Au Canada, une femme a tenté d’étrangler son fils, puis son chien. Dans le New Jersey, un homme se serait mutilé avec un couteau avant de lancer des bouts de peau et d’intestin sur les agents, selon les forces de l’ordre.

Les «sels de bain» doivent leur nom au label parfois inscrit sur l’emballage afin d’échapper aux contrôles. Mais ils sont vendus sous toutes sortes d’appellations: vanilla sky, cloud 9, ivory wave, septième ciel, etc. «Il s’agit de dérivés de la cathinone, une molécule trouvée dans le khat, une plante qui pousse dans l’est de l’Afrique, précise Marc Augsburger, responsable opérationnel de l’Unité de toxicologie et de chimie forensiques du Centre universitaire romand de médecine légale, à Lausanne. Traditionnellement, les gens mâchent ces feuilles qui ont un effet stimulant.» L’intensité de ces effets n’a toutefois rien à voir avec ce que les chimistes obtiennent après transformation. «Il y a beaucoup de variantes de substances synthétisées à partir de la cathinone, mais les principales sont la méphédrone et la méthylone», ajoute le spécialiste. Le méthy­lène-dioxy-pyrovalerone – abrégé MDPV – est aussi récurrent.

Aux Etats-Unis, où ces produits ne figurent pas encore sur la liste des substances illégales dans tous les Etats, on peut s’en procurer sur Internet, ainsi que dans certaines stations-essence ou coffee-shops. «Nous sommes très préoccupés par les accès extrêmes de paranoïa rapportés par les personnes qui prennent ces drogues», avertissait déjà, en 2010, Mark Ryan, du Centre des poisons de Louisiane. Il craignait que cette paranoïa ne les pousse à faire du mal à autrui ou à eux-mêmes.

En Europe, il semble que la Grande-Bretagne soit la plus touchée par le phénomène. En Suisse, ces produits sont sur la liste des substances illégales depuis 2011. Pour l’heure, les hôpitaux romands n’ont pas vu passer beaucoup de cas. «On sait que ça existe, précise Barbara Broers, médecin responsable de l’Unité des dépendances des Hôpitaux universitaires genevois. Ces substances ont été trouvées au niveau des douanes et nous avons eu une suspicion dans un cas. Mais c’est difficile à confirmer.»

«Les effets des sels de bain se rapprochent de ceux de l’ecstasy ou de la méthamphétamine, compare Marc Augsburger. Ils sont parfois entactogènes, c’est-à-dire qu’ils favorisent les contacts avec les autres.» Ces substances peuvent rendre les gens plus sensibles, anxieux ou agressifs. Elles coupent aussi la faim et permettent de rester plusieurs jours sans dormir – ce que le corps paie ensuite. Elles font monter la pression, le rythme cardiaque et la température corporelle. Cela pourrait expliquer pourquoi le «cannibale» de Miami s’est dénudé. «Nous avons déjà constaté trois à quatre cas comme celui-là, a dit Armando Aguilar, président du syndicat de police à la presse. A chaque fois, ils avaient retiré tous leurs vêtements, ils étaient extrêmement violents et possédaient une sorte de force surhumaine.» Les agents ont abattu l’agresseur du sans-abri. Mais il leur a fallu une demi-douzaine de balles pour l’arrêter.

Ces substances stimulent le cerveau en augmentant la concentration des neurotransmetteurs, facilitant la communication entre les neurones. «Contrairement aux opiacés qui sont plutôt des dépresseurs du système nerveux central, ces substances le mettent dans un état d’hyperactivité, qui peut rendre agressif et amplifier le tonus musculaire», dit Marc Augsburger.

Et pousser au cannibalisme? «Non, répond le spécialiste. Au niveau neurobiologique, il n’y a rien qui permet de dire que ces substances poussent au cannibalisme. En revanche, cela peut être lié à la panique, à la paranoïa et aux hallucinations provoquées par la drogue.» Barbara Broers illustre: «Une personne qui se prendrait pour un géant qui doit manger les gens, par exemple, si elle perd son sens critique vis-à-vis de son délire, pourrait être poussée à suivre son hallucination.»

Les mécanismes qui provoquent les hallucinations sont mal connus. Celles-ci peuvent être causées par des substances, mais aussi des maladies neurologiques, psychiatriques ou du sommeil, précise la médecin. Les personnes en sevrage d’alcool voient plutôt des petits animaux. Pour la cocaïne, Barbara Broers relève deux types d’hallucinations: «Les premières, c’est d’avoir des petites bêtes sous la peau. Les secondes, qui surviennent en général juste après la prise, relèvent plutôt de grosses bêtes, comme des serpents. Le fait qu’on soit face à des hallucinations typiques pourrait indiquer que ces substances stimulent une zone du cerveau en particulier.»

Quant à en venir aux dents, les deux spécialistes soulignent qu’il faut aussi prendre en compte la structure psychique de base de la personne. «Nous ne sommes pas égaux face aux substances», souligne Barbara Broers. «Il y a peut-être des problèmes psychiatriques de départ, ajoute Marc Augsburger. Et la prise de substances fait surgir des comportements.»

Sur la santé psychique de l’agresseur de Miami, les avis de l’ex-femme et de la dernière petite amie en date divergent. La première dit qu’il était violent et avait toujours l’impression que tout le monde était contre lui. La seconde décrit un homme religieux et attentionné, à qui elle confiait ses enfants. «Jamais il n’a parlé de cannibalisme ou de vaudou», a-t-elle tenu à préciser lors d’une conférence de presse organisée par son avocate.

Le visage de la victime est en piteux état, ses jours semblent toutefois hors de danger. Il faudra encore des semaines avant d’avoir les résultats toxicologiques complets de l’autopsie de l’agresseur. Selon le Miami Herald , des résultats partiels indiquent simplement, pour l’heure, que le défunt avait fumé du cannabis. En outre, des pilules non digérées et encore non identifiées ont été trouvées dans son estomac. Il n’y avait en revanche pas de chair humaine, ce qui indique que l’agresseur n’a pas mangé sa victime: il l’a mordue. Une forme d’agression extrême mais somme toute assez répandue dans le règne animal.

«Ils avaient retiré leurs vêtements, étaient extrêmement violents et possédaient une force surhumaine»