Géothermie

Les eaux chaudes du Gothard, une énergie précieuse mais difficile à exploiter

Aux portails nord et sud du nouveau tunnel de base jaillissent des dizaines de litres par secondes. Une source d'énergie géothermique utilisable à des conditions bien précises, comme pour la culture de certains poissons

Creuser un tunnel dans la montagne correspond aussi, dans une moindre mesure, à faire deux trous dans un immense pot d’eau chaude. Au portail Nord du nouveau tunnel de base du Gothard, 80 à 150 litres par seconde s’écoulent hors de la galerie en hiver, et trois fois plus en été. Et au Sud, le débit quasi constant est de 80 l/sec. Un liquide à 14-16°C à Erstfeld, deux fois plus au Tessin, à Bodio, dont la chaleur est exploitable. Quelques projets existent, qui sont développés aujourd’hui seulement. Car si d’aucuns estiment que ce potentiel géothermique devrait mieux être pris en compte dès la conception de ce genre d’ouvrage, les maîtres d’oeuvre rappellent la difficulté à estimer ab initio les flux d’eau sortant.

L’utilisation de cette géothermie issue des tunnels helvétiques remonte au début des années 1970. Depuis 1979 par exemple, le centre d’entretien autoroutier à la sortie sud du tunnel routier du Gothard est chauffé à l’aide des 110 l/sec à 17°C qui sortent près d’Airolo. Une demi-douzaine de réalisations similaires existent, toutes consacrées à des appartements ou bâtiments publics.

La question de ces eaux chaudes revient avec chaque tunnel parce qu’une ordonnance fédérale empêche de déverser dans une rivière des eaux dont la température serait plus de 1.5°C plus élevée que celle de cette dernière. Au maître d’oeuvre de penser d’abord à des solutions de refroidissement. Pour le Gotthard, «à Erstfeld, même si un système de chutes d’eaux avait initialement été prévu, nous n’avons pas eu besoin d’infrastructure particulière, dit Alex Regli, responsable planification et environnement à Alp Transit Gothard (ATG). A Bodio par contre, nous avons dû construire des bassins de rétention temporaires».

Trouver une utilité concrète

«Trouver une utilité concrète à ces eaux chaudes est alors souhaitable, mais souvent complexe, résume Roland Wyss, expert du site d’information Geothermie.ch. Il faut d’une part que l’entité exploitant cette ressource thermique soit située à proximité, sinon construire des conduites coûte cher, et de l’autre que les débits soient constants entre les saisons.» Ces deux conditions sont remplies à Bodio. «Un projet, nommé 'Oil free Bodio' de collecteurs thermiques jadis devisé à 1.4 millions de francs devait permettre de chauffer toutes les logements de la commune, dit son maire Stefano Imelli. Mais il a été mis en attente, pour être redimensionné à la baisse.» La raison ? «Le bas prix concurrentiel du mazout. Et l’on ne voulait pas imposer ce mode de chauffage», répond l’édile, qui espère voir les travaux commencer en 2018, après l’aval du conseil communal. Les bains thermaux eux, une fois évoqués, ont été abandonnés.

Au Nord, à Erstfeld, à seulement 200 mètres du portail, l’entreprise Basis57 va construire une pisciculture de sandres, perches, pangasius et lottes, pour en produire 1200 tonnes par an, selon son directeur Stefan Baumann.

Ce projet s’inspire notamment de la pisciculture d’esturgeons érigée en 2008 à Frutigen, à la sortie du tunnel de base du Lötschberg, et qui produit du caviar (suisse)!

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«Notre installation fonctionnera avec une technologie complexe visant à assurer la survie des poissons, pour laquelle un projet de démonstration financé par la Commission pour la technologie et l’innovation (CTI) est déjà en service [dans l'ancienne station d'épuration de eaux voisine, ndlr.], et a livré sa première pêche, poursuit Stefan Baumann. L’ensemble, devisé à 34 millions assurés par des privés, devrait être opérationnel en 2019.»

«Le potentiel d’exploitation de ces eaux chaudes existe indubitablement», résume Gunter Siddiqi, chef adjoint de la recherche à l’Office fédéral de l’énergie (OFEN). Au milieu des années 2000, une étude menée sur 15 des quelque 700 tunnels (routiers ou ferroviaires) de Suisse a montré que l’ensemble des eaux drainées atteint les 30 MW thermiques, selon Geothermie.ch. De quoi théoriquement chauffer 5000 logements. Pourquoi cette forme d’énergie n’est-elle donc pas systématiquement prise en compte dès l’origine des projets ? «Nous n’avons pas d’approche programmatique pour cet aspect, malheureusement», confirme Gunter Siddiqi. Pour Daniel Hunkeler, directeur du Centre d’hydrogéologie et de géothermie à l’Université de Neuchâtel, «la présence d’eau (chaude) dans les ouvrages de génie civil souterrain est vue avant tout comme un problème, davantage qu’une opportunité. Problème qu’on tente donc de minimiser.» D’après Alex Regli, «c’est parce qu’il est ardu d’établir avec certitude ab initio le débit, la stabilité de celui-ci, et la température de l’eau que, devant l’incertitude qui pèse alors sur les projets, aucun investisseur n’accepte de se lancer» dans des projets d’utilisation des eaux chaudes. «Au portail Nord du Gothard par exemple, la température de l'eau mesurée était deux fois moins élevée que celle qui avait été annoncée par les géologues.»


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