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Le risque de contamination pas pour les personnes en contact avec les rongeurs, comme les gardes forestiers.
© Catherine Clark

Epidémiologie

Des écureuils roux vecteurs de la lèpre

Une équipe de l’EPFL a découvert un nouveau réservoir de la lèpre chez les écureuils roux de Grande-Bretagne. Une maladie que l’on a longtemps pensée confinée à l’homme

On pensait la lèpre éradiquée d’Europe depuis le Moyen-Age. Faux. Cette maladie, qui provoque des infirmités sévères en touchant les nerfs périphériques, la peau et les muqueuses, est en réalité toujours présente sur le Vieux Continent, au sein d’une population pour le moins inattendue en Grande-Bretagne et plus spécifiquement sur l’île de Brownsea: les écureuils roux.

Cette découverte, faite par le Global Health Institute (GHI) de l’EPFL ainsi que l’Université d’Édimbourg en Écosse, est aujourd’hui publiée dans la revue «Science». Elle est d’autant plus importante sur un plan épidémiologique que jusqu’à très récemment, les seuls réservoirs connus de Mycobacterium leprae – l’une des deux bactéries responsables de la lèpre –, étaient l’être humain et les tatous sauvages à neuf bandes. Une espèce présente sur le continent américain, dont on a réalisé en 2011 qu’elle était également touchée par la maladie, probablement contaminée par les premiers colons européens.

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Grâce au séquençage génétique, l’équipe du professeur Stewart Cole, directeur du GHI et initiateur de l’étude, a pu constater que la bactérie touchant actuellement les rongeurs était très proche de celle ayant engendré une endémie en Grande-Bretagne à l’époque médiévale. «La lèpre n’est plus un problème de santé publique au Royaume-Uni depuis le XVIIe siècle, mais le fait de retrouver cette bactérie des centaines d’années plus tard chez l’écureuil roux nous montre que même lorsque l’on élimine le réservoir humain, il peut en subsister d’autres dans l’environnement», explique ce dernier.

Contamination par l’animal

La présence de ces réservoirs d’origine animale pourrait expliquer pourquoi, malgré l’efficacité des traitements actuels censés logiquement diminuer les risques de transmission inter-humaines, on dénombre encore plus de 220 000 personnes touchées chaque année par la lèpre dans le monde.

Cela pourrait être suffisant pour expliquer un certain pourcentage de nouveaux cas et compliquer la maîtrise de la maladie

Des cas que l’on retrouve principalement en Inde (qui compte près de 60% des malades), au Brésil et dans une moindre mesure sur le continent africain. «Cela pourrait être suffisant pour expliquer un certain pourcentage de nouveaux cas et compliquer la maîtrise de la maladie», ajoute Stewart Cole.

Si les mécanismes de transmission entre l’animal et l’homme sont encore mal compris, des pistes d’explication sont néanmoins envisagées: «On suppose que le fait de chasser ou d’être en contact proche avec des espèces malades pourrait permettre une contamination, explique Charlotte Avanzi, doctorante au GHI et principale auteure de l’étude. Dans l’Angleterre du Moyen-Age par exemple, on prisait particulièrement la fourrure des écureuils roux, alors que dans le sud des États-Unis ou en Amazonie, le tatou est encore aujourd’hui chassé pour sa viande, voire même considéré comme un animal de compagnie. En Afrique de l’Ouest, on estime que le rat des roseaux, dont la chair est consommée, pourrait représenter un possible facteur de transmission.»

Quant à l’Inde, outre la présence possible d’animaux porteurs de la lèpre, comme le singe vert, les chercheurs n’excluent pas la probabilité d’un réservoir environnemental pouvant agir comme un incubateur de la bactérie.

Etudes complémentaires nécessaires

«Des scientifiques américains ont réussi à infecter, en laboratoire, des amibes présentes dans l’eau, détaille Charlotte Avanzi. La bactérie de la lèpre ne s’y multiplie pas, mais elle ne meurt pas non plus, restant de ce fait infectieuse. Cette observation nous laisse penser que cela pourrait également se produire dans la nature. Mais cela nécessite bien entendu de mener des recherches complémentaires.»

Les probabilités sont minces, mais le risque zéro n’existe pas, surtout en ce qui concerne les individus qui sont en contacts rapprochés avec les rongeurs

Reste la question qui fâche: existe-t-il un risque d’être contaminé par les écureuils roux de Grande-Bretagne, espèce par ailleurs protégée? Les chercheurs se montrent confiants, mais restent tout de même prudents. «Les probabilités sont minces, mais le risque zéro n’existe pas, surtout en ce qui concerne les individus qui sont en contacts rapprochés avec les rongeurs, comme les rangers par exemple, précise Stewart Cole. C’est pourquoi nous souhaitons voir si ces personnes ont été exposées ou non au bacille de la lèpre, afin de prévenir une possible transmission chez l’humain.»

Recherche de nouveaux réservoirs

Afin d’appréhender l’état de la contagion de la lèpre chez les rongeurs, l’équipe de l’EPFL compte étendre, dans un premier temps, son sujet de recherche aux écureuils d’Europe continentale. Et ce, en analysant des dépouilles trouvées dans des régions ayant connu des foyers d’endémies relativement récents, comme la Norvège – où la lèpre était présente jusqu’au début du XXe siècle –, l’Espagne et le Portugal.

En outre, les pays où la lèpre sévit encore durement seront examinés, afin de découvrir s’il existe bel et bien d’autres réservoirs que l’Homme.

C’est un aspect très important à prendre en compte dans le contrôle de la maladie, afin de réussir à éradiquer définitivement ce fléau

«C’est assez incroyable que, pendant des siècles, on ne se soit pas aperçu que les écureuils roux de Grande-Bretagne étaient porteurs du bacille de la lèpre, commente au «Temps» Roland Brosch, responsable du laboratoire de pathogénomique mycobactérienne intégrée de l’Institut Pasteur à Paris. Sur le plan scientifique, cette information est vraiment très intéressante car elle pose la question des hôtes potentiels de la bactérie. C’est un aspect très important à prendre en compte dans le contrôle de la maladie, afin de réussir à éradiquer définitivement ce fléau.»

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