Trier ses déchets, protéger les grenouilles ou éviter de prendre l’avion: la pensée écologique, c’est tout ça… mais aussi des notions bien plus élaborées. Il s’agit aujourd’hui d’un vaste champ de réflexion traversant les sciences du vivant, la politique, la philosophie ou encore le droit.

Née au milieu du XIXe siècle en Europe, aux Etats-Unis et au Japon, en réponse aux premières dégradations importantes infligées à l’environnement, «la pensée écologique se caractérise par une critique de la modernité, un scepticisme face à la possibilité de résoudre les problèmes écologiques par la technique, et une remise en cause de la séparation entre l’être humain et la nature», indique le philosophe de l’Université de Lausanne Dominique Bourg.

Avec le juriste Alain Papaux, également de cette Université, il coordonne le nouveau «Dictionnaire de la pensée écologique», somme de 1300 pages, 357 entrées et 260 auteurs destinée à un public exigeant. Immersion dans ce mouvement d’idées en cinq notions-clés.


Anthropocène

n.mPériode géologique qui aurait débuté à la fin du XVIIIe siècle.

Et si nous étions entrés dans une nouvelle ère géologique, caractérisée par la transformation de la Terre par l’être humain? C’est ce qu’a suggéré au début des années 2000 le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, proposant le terme d’anthropocène pour caractériser cette période. Le réchauffement climatique causé par nos rejets de dioxyde de carbone dans l’atmosphère constitue une bonne illustration de l’influence humaine sur la Terre: c’est pourquoi la plupart des auteurs font coïncider le début de l’anthropocène avec la révolution industrielle du XIXe siècle.

La validation officielle du terme anthropocène est en cours auprès de l’Union internationale des sciences géologiques. Elle ne convainc pas tout les géologues: pour certains d’entre eux, la période considérée est trop brève par rapport aux phénomènes géologiques classiques, qui se jouent sur des temps excessivement longs.


Finitude

n.f.  Caractère de ce qui est fini, borné.

Notion-clé de la pensée écologique, la finitude se rapporte à une confrontation aux limites. Elle rappelle que les ressources à notre disposition – qu’il s’agisse d’énergie, de matières premières, etc. – ne sont pas infinies. La Terre, en particulier, est un espace fini, qui ne peut supporter des dégradations que jusqu’à un certain point, au risque de perdre son habitabilité.

Malheureusement, les seuils écologiques sont désormais franchis dans de nombreux domaines: émissions de gaz à effet de serre, usage de l’eau douce et des sols, appauvrissement de la biodiversité, etc. Quant à notre incapacité à agir face à ces problématiques, elle serait liée à nos propres limites techniques, morales et intellectuelles… car l’être humain lui-même n’échappe pas à la finitude, soulignent les auteurs.


NIMBY

n.m.  Acronyme de l’expression «Not in my backyard».

«Not in my backyard «(«Pas dans mon arrière-cour»), c’est le cri de ralliements de tous les riverains confrontés à l’implantation dans leur environnement d’un équipement perçu comme nuisible: centrale nucléaire, éolienne ou encore centre d’accueil à vocation sociale. Cette position est en général jugée négativement, d’autant plus que les «Nimbies» reconnaissent parfois l’intérêt général du projet contre lequel ils se battent près de chez eux!

Mais d’après Sandrine Rui, de l’Université de Bordeaux, une des coauteurs du Dictionnaire, le NIMBY peut aussi être vu comme «l’étincelle du réveil citoyen»: les riverains confrontés à une nuisance prennent soudain conscience de problématiques plus générales. Une démarche qui peut alors donner à leur action une nouvelle dimension, relevant du NIABY – «Not in anyone backyard» ("Dans l’arrière-cour de personne") voire du BANANA – «Build absolutely nothing anywhere near anyone» ("Ne construire absolument rien nulle part près de personne).


Effondrement

n.m. Fait de s’effondrer, de s’écrouler; anéantissement.

Qu’il s’agisse des Mayas, de l’empire romain ou de la population polynésienne qui occupa autrefois l’île de Pâques, plusieurs civilisations anciennes se sont brusquement effondrées. Des chutes caractérisées par une réduction drastique de leur population et de la complexité de leur société. Ces effondrements, d’abord étudiés par les historiens et les archéologues, font l’objet d’un intérêt croissant de la part des environnementalistes.

Dans son célèbre ouvrage «Effondrement», paru en 2005, le géographe américain Jared Diamond définit cinq facteurs concourant à la débâcle: les dommages environnementaux causés par les activités humaines, les changements climatiques, les guerres avec des voisins hostiles ou à l’inverse la perte de relations amicales favorables avec d’autres peuples, et enfin les réponses inappropriées face à ces difficultés.

Notre propre civilisation, qui connaît des maux analogues, est-elle aussi menacée de disparition? «Au vu des problèmes actuels et futurs d’environnement, de la montée vertigineuse des inégalités, nous aurions des leçons à tirer des effondrements des civilisations passées afin d’éviter notre propre effondrement», fait valoir Gabriel Salerno, de la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne, un des coauteurs du Dictionnaire.


Ecoféminisme

n.f.  Philosophie née du rapprochement entre pensée écologiste et pensée féministe.

Surtout présent dans le mode anglo-saxon, l’écoféminisme est un courant de pensée qui se réclame – comme son nom l’indique – du féminisme et l’écologisme. Il identifie une communauté de destin entre la femme, dominée par l’homme, et la nature, placée sous le joug de l’humanité.

Au-delà de ce constat, certains auteurs comme l’Indienne Vandana Shiva postulent une plus grande proximité des femmes avec la nature, en raison de leur fécondité et d’une propension – supposée – à l’empathie. Quoi qu’il en soit, les femmes semblent encore loin de dominer la pensée écologique francophone: moins d’un quart des contributeurs du Dictionnaire de la pensée écologique sont de sexe féminin.