Tantôt ombrelle, tantôt tabouret de vacher, la queue est une formidable caisse à outils portative. L’homme, avec ses trois malheureuses vertèbres en guise de coccyx, a de quoi être jaloux. Il a en tout cas tendance à ignorer le sujet. «Notre société est obnubilée par la céphalisation. Il y a des congrès sur le cerveau à ne plus en finir», commente Christophe Dufour, conservateur du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, qui inaugure samedi une exposition sur la queue. A tel point que trouver de la documentation a parfois été difficile. Dans l’imaginaire collectif, en revanche, l’appendice tient une place inversement proportionnelle à celle qu’il occupe dans le corps humain. Dragons, chimères, sirènes… Sans compter les inévitables doubles sens, que le mot évoque.

Mais la queue est avant tout un magnifique exemple d’adaptation des espèces. C’est l’angle original que le musée a trouvé pour parler d’évolution, en cette année de saturation darwinienne. Le vénérable naturaliste se retrouve d’ailleurs en filigrane de toute l’exposition, qu’il accompagne de ses réflexions, comme une âme bienveillante.

Apparue il y a 500 millions d’années, la première queue était une queue de poisson. Dans l’élément aquatique, elle servait de moteur à propulsion, par mouvement ondulatoire. «Mais une fois sortie de l’eau, libérée de cette contrainte, elle s’est diversifiée», observe Christophe Dufour. Une salle du musée illustre parfaitement les multiples fonctions qu’elle remplit aujourd’hui chez différentes espèces, avec une galerie d’outils suspendus au mur: une ancre, un maillet, une sonnette, un fouet… Des vidéos viennent compléter la démonstration.

Obtenir ces images s’est révélé relativement compliqué. «Les extraits filmés où l’on voit des queues sont très rares, relève le conservateur. Les cinéastes se concentrent sur la tête. Pour eux, si l’animal se tourne, c’est un échec. Cela veut dire qu’ils l’ont dérangé.» Le réalisateur Jean-Philippe Macchioni, qui a tourné une bonne partie des séquences, est allé fouiller dans les rushes de certains de ses collègues pour trouver des images où l’on aperçoit la queue des animaux.

Pourtant le précieux appendice est aussi un outil de communication. A travers une salle cartoonesque, l’exposition aborde cet aspect chez le chien et le chat. Certaines positions de la queue ont des significations tolalement opposées pour les deux espèces, d’où, peut-être, les malentendus à la base de leur inimitié légendaire. «Ce sont des animaux très différents, commente Blaise Mulhauser, conservateur adjoint. Mais un jeune chien élevé avec un chat peut apprendre son langage.»

Ce parcours ludique amène le visiteur à regretter amèrement d’être privé d’un outil aussi pratique. «Chez l’homme, l’appendice est tellement vestigial, qu’il a compensé par l’imagination, estime Christophe Dufour. Si nous avions une queue, je ne suis pas sûr que le diable en aurait une. Ni que nos mythes seraient peuplés de sirènes et de dragons.» C’est cet univers qu’explore la dernière partie de l’exposition. Avec la mise en scène d’œuvres anciennes, comme une repoduction des monstres marins qui infestent le plafond de l’église du XIIe siècle de Zillis, dans les Grisons. Ou contemporaines, comme l’installation de Pierre-Philippe Freymond, où des murènes s’enchevêtrent sur fond de miroirs sous les pieds des visiteurs.

«Il y a une intrication complète entre l’histoire scientifique et l’histoire culturelle de la queue», souligne Christophe Dufour. C’est d’ailleurs un des aspects qui a attiré ceux qui ont réalisé l’exposition. «Le musée d’histoire naturelle change, il devient un musée de société», poursuit le conservateur. A ses yeux, après avoir dépoussiéré les vitrines, il faut dépoussiérer les têtes, pour se débarrasser des connotations péjoratives associées à ces vénérables institutions.

Dans cet esprit, l’exposition ne pouvait ignorer le double sens du mot queue. Un cabinet érotique montre que le phallus en plastique est lui aussi adaptable: tantôt lolette, tantôt tire-bouchon. Enfin, seulement à ceux qui sont assez grands pour guigner par les lucarnes.

A la sortie, un spermatozoïde gouailleur nous rappelle qu’une partie de nous a elle aussi eu une queue et qu’elle a joué un rôle essentiel.

Parce Queue, Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, du 29 mars 2009 au 28 février 2010, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Vernissage samedi 28 mars à 17h. Infos au 032 717 79 60 ou sur www.museum-neuchatel.ch